‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 177 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

c'est une faute grave que de tracer des larmes sur le visage d'une statue. Je crois me rappeler qu'une statue moderne d'Ariane, qui est loin d'être sans beauté et sans mérite, n'était pas exempte de ce défaut choquant. Dans la sculpture , la douleur même est divine, c'est à dire est sereine : rien de commun dans ses sujets, rien de médiocre dans l'exécution. Cet art est évidemment propre à représenter la divinité , mais la divinité dans une religion comme celle de la Grèce. Impuissant à reproduire ce qui est accidentel dans l'homme, * les petites veines, les rides, les poils, les aspérités de la peau, et, plus que tout cela, les couleurs qui en sont des taches morbides, même la passion qui trouble la limpidité du regard, il lui est permis d'exagérer naturellement et sans faire violence à la réalité , le côté permanent, essentiel, divin de l'humanité : or, comme le Dieu pour la Grèce n'a été que l'idéal de l'homme, c'est à dire la beauté même, on comprend qu'on ait pu dire que le noyau de la pensée grecque s'accorde mieux avec le principe de la sculpture qu'avec celui de tout autre art; j'en excepte toutefois la poésie.

Il faut avouer que si les caractères de la sculpture se prêtent merveilleusement à l'expression du divin tel que l'entendaient les Grecs, les principes de leur religion et la notion des dieux anthropomorphes, toute la civilisation grecque, en un mot, favorisaient encore singulièrement les progrès de cet art. En retour, c'est lui qui a permis de créer des formes diverses, quoique

1 Les statues ne montrent pas les dents.

également divines , en donnant à tous ces dieux , éclos du cerveau des poètes ou de la pensée des prêtres, une fonction, une histoire, un caractère individuels. C'est chez les Grecs que le sentiment d'une libre individualité commence à se manifester ; ils y ont vu la plus haute dignité de la vie ; c'est pour cela qu'ils font de leurs dieux autant de personnes , que chaque artiste individualisait à sa manière , en respectant , dans une certaine mesure, des traditions d'ailleurs peu gênantes. Vulcain était boiteux dans Homère, mais jamais l'art ne le représenta ainsi; Àlcamène, à une époque où la tradition était encore trop puissante pour être violée ouvertement, couvrit sa statue d'un long manteau pour dérober l'infirmité légendaire du dieu, et aima mieux le faire vêtu, ce qui est une faute, que d'offenser la règle de l'art, la beauté.

La précision des types divers produite par la plastique, empêcha la confusion des divinités que leurs attributs moraux n'eussent pas suffisamment distingués ; la forme plastique les gravait mieux que tout autre dans les esprits. Homère a contribué à créer la mythologie grecque, et Phidias est un autre Homère.

La pudeur , qui est certainement un secret de la nature, et, comme l'a dit Kant, un supplément nécessaire à la vertu, est un signe de faiblesse.1 Le jour oùl'homme reconnaît sa nudité et en rougit, il a perdu l'innocence et la confiance en sa force morale ; l'expérience lui apprend qu'il y a en lui des appétits vils et des désirs

1 Kant, Observations sur le Beau et le Sublime»

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