‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 178 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

grossiers que la nudité exalte ; il rougit de les exciter comme de les ressentir ; il y a même des parties viles de son être qu'aucune fonction noble ne relève, qu'aucune expression spirituelle n'anoblit et qui ne servent absolument qu'aux fonctions animales. La conscience vague de sa grandeur morale le fait rougir de montrer ses misères, ses blessures, ses plaies, et il les cache. Il n'en est point ainsi du dieu conçu par les Grecs ; cette conception lui donne à la fois une nature humaine et surhumaine : c'est un beau corps représentant une belle âme, c'est la parfaite harmonie de la forme et de l'essence ; il a donc un corps, mais nourri d'ambroisie ; ce corps, incorruptible et toujours beau, ne connaît aucun des besoins immondes ni des passions grossières de l'humanité; tout l'être est anobli par la beauté dont il est l'incarnation immortelle et sensible , quoique ordinairement invisible ; * il peut donc et il doit être nu ; cela même est dans sa nature ; tout vêtement le déshonore ou le cache : tout est pur, grand , beau, dans le Dieu.

Cette nudité décente , chaste , divine , rien ne la peut rendre comme la sculpture. La peinture, dans des représentations semblables , a trop de réalité pour n'être pas dangereuse; elle parle trop aux sens, et il faut un grand art pour purifier de pareilles images. La splendide beauté d'une vierge de Raphaël , surtout si on la suppose nue, dans un monastère ou dans un séminaire d'hommes , pourrait avoir des inconvénients : la

1 On ne voit pas les Dieux , mais ils ne sont pas invisibles.

Vénus de Milo n'en saurait avoir aucun. La sculpture exagère ; le corps est transfiguré par le bronze et par le marbre : ce ne sont plus là les chairs de l'homme , et rien n'excite en nous, dans ce spectacle, l'ardeur des convoitises sensuelles. Diderot commet, je crois, une erreur de fait en se demandant pourquoi la sculpture , tant ancienne que moderne , a dépouillé les femmes du vêtement qu'elle a laissé aux hommes. Les Grecs ont représenté les dieux, demi-dieux, héros, athlètes, empereurs , hommes célèbres , absolument nus ; les déesses sont toutes vêtues , les Grâces elles-mêmes , à l'exception de Vénus : c'est Vinckelmann qui l'affirme. Quant aux hommes , Hegel dit qu'ils les ont représentés aussi souvent vêtus que nus. Quoi qu'il en soit, le goût de la nudité est grec : de sa nature , dit Sénèque , le Dieu est nu. 1 Pline ajoute : Nil velare Grœcmnest. 2

Le spiritualisme peut-être outré du christianisme a rendu ces représentations impossibles : toute chair est souillée, tout corps est coupable et vil ; c'est une pourriture , un corps de mort , un tombeau ; on ne peut plus idéaliser quelque chose de pareil. En ôtant toute dignité au corps, le christianisme porte atteinte à l'essence même de l'art et surtout à la sculpture.

Il y avait du reste d'autres raisons qui ont 'propagé chez les Grecs le goût de la sculpture et de la nudité dans les formes. Le prix qu'attachaient les Grecs à la force élégante et agile , en honorant les concours des jeux gymniques à l'égal des concours de poésie et

1 Sénèq. , Ep. 31.

2 Plin. , 34, 10.

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