PREMIÈRE PARTIE
qu'elle a fait éprouver. Evidemment l'homme ne peut exprimer que ce qu'il a déjà conçu : la conception précède donc nécessairement l'effort et l'intention de l'expression , comme elle suit nécessairement l'impression passive de la sensibilité dont elle est le premier effet. Or, concevoir, comprendre , c'est lier, c'est unir, c'est ramener le particulier au général, l'effet à sa cause, le fait à sa loi; c'est établir des rapports, c'est juger, c'est affirmer; c'est donc déjà un acte, et un acte laborieux.
La conception est sinon douloureuse , du moins active et pénible ; si ce n'est pas encore l'enfantement et sa divine souffrance , elle le prépare , ce et la parole en est le fruit. * » Pour comprendre , pour voir la beauté , il faut autre chose que des yeux clairvoyants et des oreilles attentives ; il faut fermer son âme à toutes les autres impressions molles ou orageuses qui l'assiègent ; il faut une concentration intérieure , une méditation recueillie ; il faut rentrer en soi , dans ce monde invisible de la pensée , pour y retrouver, pour y refaire l'idée, la forme, dont l'imperfection toujours grossière de l'art le plus savant ne peut jamais que réveiller le besoin ou exciter le désir. L'objet n'est que l'occasion de la conception ; par son impuissance à exprimer ce qui n'est point en lui , il force l'âme de produire en soi l'idée, et, par cette imperfection même, il ravit la pensée qu'il excite, dans un monde immense d'idées , dans des perspectives sans limites, dans l'idéal, dans l'infini.
1 Bossuet. Elevât. 4., 2me semaine.
Si nous résumons les traits principaux de cette longue analyse, nous voyons que l'âme, placée devant un objet beau, éprouve d'abord une impression sensible qui est manifestement un état de satisfaction , de jouissance.
Cette modification est toujours et nécessairement accompagnée de deux autres qui lui sont liées et en sont inséparables. D'abord, la vue de l'objet et l'émotion qu'il cause excitent l'âme à réunir toutes les phases de l'impression qu'elle a subies en une seule , à donner l'unité et la forme à toutes les pensées éparses et indistinctes que le spectacle du beau éveille en elles ; à concevoir, en un mot, elle-même le modèle idéal que l'objet peut révéler, mais ne peut pas contenir. C'est la conception, qui n'est pas l'enfantement, comme le dit Bossuet , * mais qui le précède et le prépare ; c'est l'acte générateur. Cette conception tout intérieure a son fruit, et l'expression, acte de l'enfantement véritable, produit au dehors, formé et vivant, l'être immatériel que l'esprit a conçu , et si ce n'est à l'aide du ciseau, du pinceau, de l'archet, ce sera à l'aide de la parole qui supplée à tout et suffit à tout ; la parole , fille de la pensée, ou, comme l'appelle Klopstock, sa sœur jumelle ; la parole , qui n'est qu'un souffle , mais un souffle animé, vivant, presqu'un esprit, spiritus, 2 On peut l'écraser comme le roseau; mais, plus heu-
1 Elevât. 4, 2me semaine.
2 Diomède. Accentus velut anima vocis. L'accent est l'âme de la parole ; l'accent n'est encore qu'une modification de la voix; l'esprit, spiritus, en est une autre.