QUATRIÈME PARTIE
un renversement outrageux de la dignité humaine, les têtes d'animaux se trouvent placées sur des corps d'hommes, parce que la réunion de ces deux natures n'a pas pour but de représenter un être vivant ou idéal, mais simplement d'être une sorte de personnification grossière d'une idée. 1 De là la négligence des corps et tout le soin du sculpteur reporté sur la tête, parce que la tête est Vidée principale et suffit seule à l'expression totale. L'immobilité la plus complète enchaîne ces êtres endormis ou plongés dans une béatitude divine , semblable au repos inerte de la mort ou du sommeil, plutôt qu'à la vie heureuse et active des Olympiens ; un petit nombre d'attitudes toujours reproduites, à tel point qu'on a pu dire sans exagération qu'il n'y a qu'une seule tête égyptienne , constamment copiée et avec la plus imperturbable et la plus insupportable fidélité; point d'expression, ni vive, ni riante, ni triste ; point de réalité non plus ; il n'y a jamais ni os , ni muscles , ni indication de chair, ni détails de peau exprimés ; toutes les formes sont enveloppées comme d'un voile raide et collant qui les cache, et si l'œil est quelque temps séduit du travail doux et moelleux qui règne dans les mouvements , on ne peut s'empêcher de reconnaître que ce ne sont pas là des corps; qu'ils n'ont ni les organes, ni les conditions de la vie, et surtout le souffle immortel qui en est le principe. Les statues sont toujours droites, ou assises,
1 C'est le contraire chez les Grecs d'Egine ; mais, comme plus tard c'est dans la tête que siège la divinité , c'est dans le corps que réside la nature humaine : de là Phidias.
ou agenouillées , et constamment adossées à un pilastre, ce qu'on n'a pas encore clairement expliqué; les bras sont pendants le long du corps, ou symétriquement croisés ; les pieds presque toujours parallèles ; ni les pieds ni les mains n'offrent aucune articulation. Les statues de femme sont vêtues d'une draperie raide, exactement collée sur le corps et qui semble incorporée à la personne. Les hommes sont nus jusqu'à la ceinture , d'où pend une espèce de tablier qui les couvre jusqu'au dessus du genou. Dans les reliefs, l'œil est de face, la tête de profil, les épaules de face, et le reste du corps de profil; aucune trace de perspective ; les détails des figures très peu rendus : point de mouvement ; des attitudes raides , des bras levés sans souplesse , des détails de pieds , de mains , non sans habileté, mais sans vérité. l
Il n'y a donc rien ici qui réponde aux vrais caractères de la beauté : point de vie, point de mouvement, point de pensée , point d'individualité , point de caractère, point de grâce; pour tout mérite, l'habileté pratique du ciseau, et une certaine sévérité, jointe à une grande tranquillité dans l'expression et les poses, caractères communs d'ailleurs à tous les arts encore emprisonnés dans le culte.
En pénétrant dans la Grèce, tout change : la vie
1 L'homme ne peut imiter que ce qu'il a sous les yeux : or, la race égyptienne était une race laide. Le beau est essentiellement libre et création de la liberté : les Egyptiens étaient asservis ; le régime des castes tendait à effacer l'individualité des âmes, des idées, et par conséquent des physionomies. L'anatomie leur était interdite par les lois religieuses. La momie semble avoir servi de modèle à la sculpture égyptienne. Les hermès , par leur forme, accusent une origine égyptienne.