QUATRIÈME PARTIE
s'éveille; la statue, éternellement adossée à son pilastre comme un colosse de chair sans vie , qui chancelle et s'appuie pour ne pas tomber, se lève , se dresse , marche, court, vole ; elle agit, elle médite, elle pense; elle a une physionomie individuelle , un caractère , une personnalité ; elle a la souplesse, l'élégance, la grâce ; elle a de réalité ce qu'il en faut pour vivre , et d'idéal tout ce qu'en comporte la nature humaine. Aucun art n'est plus essentiellement grec que la sculpture : il n'est pas sans intérêt de voir comment et pourquoi.
La religion est au fond la conscience d'une loi morale qui , nous enchaînant à un devoir, à une idée , nous fait reconnaître l'existence d'une puissance supérieure à nous, et la responsabilité de nos actes devant un juge éternel. Les Grecs ont eu ces deux idées : les Grecs ont donc connu la religion dans son essence auguste ; mais , quoique supérieurs aux hommes , ils ont conçu les dieux comme des êtres semblables à eux, c'est à dire des esprits revêtus d'un corps, mais dont les corps augustes et les esprits infinis se pénétraient réciproquement pour former des personnes idéales. Partis de la personnification des forces de la nature , leurs prêtres d'abord , secondés ensuite par leurs poètes, ont conçu une mythologie, où l'élément religieux et l'élément esthétique se sont réunis sans s'identifier, et se sont confondus sans s'absorber l'un l'autre. Ces deux éléments, confondus pour nous, l'étaient pour eux peut-être également ; mais ils étaient distincts s'ils n'étaient plus distingués. Du moment où les dieux étaient anthropomorphes , on était naturelle-
ment conduit à en reproduire les images les plus ressemblantes, et les plus ressemblantes étaient les plus belles; car la beauté était le signe de la force, de la vertu, comme du courage et de la santé. À mesure que les dieux se multipliaient dans l'Olympe il fallait multiplier les images, et la plastique seule pouvait, par sa puissance d'individualité, distinguer avec précision tous ces dieux innombrables sortis du cerveau des poètes , dont la poésie ne pouvait guère faire la séparation rigoureuse par des attributs moraux. Leur individualité risquait d'être compromise sans l'art plastique qui les dégagea de ce chaos confus. Phidias est comme un commentateur d'Homère ; l'art, une véritable révélation de la divinité; et c'est avec un grand sens et une grande profondeur que Winckelmann a dit ce que les Grecs seuls ont connu ce chemin vers les dieux par l'art. »
Le goût des Grecs pour les jeux gymniques, l'honneur qu'ils attachaient à ces prix de la force, de l'agilité, de l'adresse, la vue fréquente des corps nus, les poussaient à l'imitation de la réalité et les éloignaient du modèle hiératique , qui d'ailleurs n'avait pas la même domination qu'en Egypte ; leurs théologiens étaient des poètes; le dogme n'était point défini, leur Olympe toujours ouvert. Néanmoins la tendance de toute religion étant de tenir à la conservation du passé, l'art subit longtemps son influence sans en être annihilé, mais non sans en être retardé et affaibli. On peut du reste diviser la sculpture grecque en trois périodes, suivant le degré d'action que l'élément traditionnel