‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 20 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

reuse que le roseau qu'on écrase , que la mèche qui fume encore et qu'on éteint , elle ne périt pas sous le pied qui la foule. Immortelle comme la pensée qui l'anime , elle est bienfaisante comme ces herbes généreuses qui guérissent et embaument le pied qui les meurtrit.

Impression, conception, expression, tels sont les trois moments, comme diraient Kant et Hegel, que doit traverser l'état esthétique pour être complet et parfait. Tous les hommes sont capables d'éprouver et tous les hommes traversent ces trois phases de modifications successives ou simultanées de l'acte du goût ; tous ressentent une impression agréable de la présence sentie de la beauté ; tous ont le besoin de réunir leurs impressions dans une conception nette , et de donner une forme sensible , la vie extérieure au fruit de la conception ; tous tentent de satisfaire ce besoin, et tous souffrent de l'impuissance où ils se reconnaissent de le satisfaire pleinement.

Ceci démontré , il me reste à exposer, pour ne rien laisser d'obscur ou de contestable, dans cette analyse,, base et fondement de tout ce qui va suivre , il me reste à exposer ce que l'on doit entendre précisément par Yexpression.

On pourrait , en effet , nous objecter que la conception et la création plus ou moins informe qui la suit , ne sont pas des moments nécessaires , des éléments intégrants de l'état du Beau. Le besoin de manifester la pensée par des formes sensibles n'est pas dû exclusivement et uniquement à l'affection esthétique. Le

langage certainement a été créé par d'autres besoins et pour d'autres usages ; il sert au commerce d'idées , à l'échange de sentiments et de passions qui n'ont aucun rapport avec le Beau. La parole est un système de signes, et le signe n'est pas l'expression. Avoir prouvé que les hommes ont besoin de signifier leurs idées , ce n'est pas avoir prouvé qu'ils les expriment. Il importe donc de bien distinguer le signe de l'expression, tout en faisant remarquer que le langage répond à ce double besoin et remplit l'une et l'autre fonction, parce qu'il est un système de signes naturellement et nécessairement expressifs.

Il n'y a nulle part , et surtout dans les langues , de signes qui ne soient mélangés de quelque expression. Les figures des nombres, les lettres de l'alphabet, les signes algébriques, bien qu'ils aient aujourd'hui perdu , pour le plus grand nombre , toute valeur représentative, étaient à l'origine très expressifs, et peignaient les objets aux yeux ou les faisaient entendre aux oreilles. Toute écriture commence par être figurative; toute prononciation commence par être un chant. Les sons élémentaires, elementa, des langues constituent une gamme dont les lettres, grammata, ont été les figures ; * la gamme elle-même est une mélodie ,

1 Je ne prétends pas ici assimiler complètement le chant voilé du discours , cantus obscurior, aux intervalles réguliers et constants de la gamme musicale. Je sais que cette confusion a été érigée en système par les anciens même. Cf. Denys d'Halic, de Comp. Verb. L'abbé Arnaud (Mém. de VAcad. des Inscr., t. XXXVII, p. 99) appuie ce système et cite, entr' autres, un distique d'un inconnu , mis au rang des sages par Eusèbe , et dont voici le sens : « Je suis le grand Dieu, tout-puissant et parfait, père et créateur incessant de toutes choses , que l'on célèbre par les sept lettres sonores. »

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