‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 195 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

et la science a rendu visibles l'ordre et la proportion des rapports des tons et des demi-tons ; elle a montré qu'une corde à qui l'on voulait faire produire ces divers tons , devait être , si elle restait également tendue , divisée en parties proportionnelles , et même que la corde en mouvement décrivait dans ses ondulations des figures géométriques d'une régularité et d'une symétrie parfaites.

Ce n'est pas seulement dans le son, qui est comme la matière musicale, qu'apparaît le nombre, qui seul peut lui donner la forme, l'ordre, la proportion, en un mot la beauté ; ce n'est pas seulement dans les rapports divers des divers nombres de vibrations isochrones dans le même temps, c'est encore dans le rapport des sons au temps, je veux parler du rhythme et de la mesure. Les anciens avaient placé dans le rhythme la forme même, et l'essence de la musique, le principe mâle, comme dit Aristide Quintilien. La mélodie, l'air, la succession des sons réglés par le nombre, n'en constituaient qu'un principe inférieur, femelle, et, comme la matière indéterminée, vague; or, toute matière indéterminée est par elle-même pour ainsi dire dépourvue d'essence et incapable de beauté sans l'intervention de la forme. Cette forme est donnée aux sons, ou du moins est achevée en les faisant entrer clans le temps, et en les ordonnant quant à leur durée. Le temps est ou l'écoulement uniforme , ou la division et la multiplicité infinies et arbitraires de la durée.

L'unité de tout ce qui est sensible n'est qu'une

unité de rapport : tout rapport suppose une division; il faut qu'il y ait plus d'un temps , car un seul temps est indivisible. Ces temps, occupés et remplis par les sons , doivent avoir entre eux des rapports fixes , mesurés, que l'oreille saisisse, que la voix reproduise avec plaisir, et dont le calcul rende raison ; c'est ce rapport, ce nombre qui lie les temps, fait sentir la chaîne qui les suspend les uns aux autres et le principe qui en ramène la diversité à l'unité. La succession doit être cohérence , et partout où ce lien cesse , la chaîne est rompue , et les parties du temps ne se mesurent ni ne se déterminent plus par rien, puisqu'elles ne peuvent se déterminer et se mesurer que l'une par l'autre, c'est à dire par un rapport qui est détruit.

La totalité des temps doit donc se diviser en unités partielles, lesquelles se déterminent et se mesurent l'une par l'autre, où éclate à l'oreille l'identité de la loi et du rapport qui les lient et en font un tout. Ces unités partielles se divisent elles-mêmes en parties qui se mesurent et se règlent l'une l'autre : or, ces parties de temps sonores doivent être diverses et à la fois correspondantes pour se balancer à la fois et s'opposer. La nature nous en fournit le moyen : l'aspiration et l'expiration de l'air qui forme le son, durent à peu près un temps égal et forment deux temps ; mais ces deux temps égaux ne sont pas identiques : il y a naturellement sur le premier temps une énergie dans l'émission du son , une tension de la voix ' qui en fait un

1 C'est proprement la thesis, c'est à dire un coup de gosier donné sur la syllabe : ce que les Italiens nomment Sforzato.

Page 1