QUATRIÈME PARTIE
n'est ici qu'un intermédiaire; mais c'est un intermédiaire qui souvent usurpe et est trop puissant. La musique a une action directe et profonde sur tout le système nerveux et indépendamment de toute expression; les sons lui impriment un frémissement tantôt délicieux, tantôt voluptueux, tantôt violent : c'est le côté sensuel de l'art ; le plaisir éprouvé n'est pas pur ; il trouble l'âme en enivrant d'harmonie les sens charmés ; c'est une sirène voluptueuse et dont la beauté est un péril.
Ce péril est d'autant plus grand que toute pensée pour l'homme, qui ne se résout pas ou ne peut pas se résoudre en une image étendue, n'a jamais une forme véritable, nette, précise. Les êtres fantastiques dont j'entends les concerts, qui me ravissent par les sons délicieux de leurs voix, je ne les puis pas voir ; je ne puis pas ramener à des images étendues et à des notions précises les sons qui m'enchantent et qui me transportent ; ils ne sont pas semblables à moi : tout ce que je sens, tout ce que j'aime, tout ce que je pense , je le ramène à une forme visible ; je ne puis le faire pour eux : ils n'ont point de forme; ils flottent dans l'air vaporeux des demi-jours, dans le crépuscule incertain d'une aurore qui promet la lumière et ne la donne jamais. Sans doute l'imagination remplit ce vide et le comble par ses créations ; mais tandis que d'autres arts réduisent peut-être trop son rôle actif, on lui laisse ici trop à faire ; elle ne peut , sans l'intervention d'une forme visible, qui la limite, qui la soutienne, créer ces formes; le vague règne toujours dans ses
conceptions confuses, et le vague est toujours un tourment pour l'esprit. Sans doute il y a un charme indéfinissable et une délicieuse langueur dans cet état de l'âme; elle forme à son gré mille images confuses, et se livre à des sentiments , des idées , des formes que rien ne lui impose et que rien ne définit ; c'est le caractère de toute musique, même de la musique chantée, dont les paroles n'ont jamais assez de force pour dominer le pathétique des sons , et empêcher l'âme de s'envoler sur les ailes de la mélodie, dans le monde de la fantaisie et du rêve ; mais dans ce ciel sans terre, dans cet abîme, la pensée tournoie et l'esprit se perd; cette molle langueur est malsaine et le rêve a ses dangers.
Si l'on fait sonner fortement la corde d'un piano , on entendra distinctement, au dessus de la note même, flotter en murmurant la médiante , la dominante et l'octave de cette même note. Ce fait, qui est un inconvénient quand il est trop sensible , doit être commun à tous les sons de tous les instruments , et à la voix ellemême , quoiqu'il soit là insensible et tout à fait inaperçu : c'est là l'origine rationnelle de l'harmonie ou de la science des accords. Toute mélodie, c'est à dire la succession expressive, rhythmée et mesurée, de sons simples, est véritablement accompagnée d'un murmure confus et d'un système d'accords inaperçus : ce sont des voix invisibles et à peine entendues , qui viennent mêler leur sons vagues et associer leurs pensées et leurs sentiments aux pensées et aux sentiments du chanteur; l'harmonie fait une réalité de cet accompagnement in-
visible, et lui crée un rôle qui croît tous les jours en importance.
L'art des modulations a singulièrement augmenté l'empire de la musique. Les accords ont entre eux des oppositions et des affinités ; ils ont comme des reflets et s'éclairent les uns les autres : c'est le jeu de la lumière et de l'ombre, le clair-obscur de la musique. L'accord de 7e sensible, en créant les dissonnances , appelle la modulation qui a enrichi l'harmonie de mille nuances fortes et délicates ; elles expriment ces discordances de l'âme , ces orages de sentiments qui s'accumulent en elle , qui , traversant toutes les phases de la passion , grondent , éclatent , et peu à peu se calment ou s'apaisent. Les modulations permettent de développer tous les détails d'une même pensée, de la teindre de mille couleurs, d'exprimer tous les degrés d'une même passion. Toutes les relations, les oppositions, les contrastes des accords sont comme le retentissement des mouvements invisibles de notre âme; Beethoven en a fait un usage admirable , et peut-être en a-til abusé. L'allégretto de la 7e symphonie en la débute par une simple marche d'accords et un mouvement de modulations qui composent déjà toute la mélodie. L'accord de la mineur, puis de la 7e dominante , le retour au ton, une modulation de la 7e dominante renversée de sol majeur qui amène au ton A' ut, composent la première phrase; la seconde part de l'accord A'ul majeur, de là arrive subitement dans celui de si majeur, passe par l'accord de si mineur pour arriver par la 7e dominante, un instant en la majeur, passage na-
turel pour rentrer clans le mineur, ton fondamental de la mélodie. On ne saurait imaginer l'impression triste, douloureuse , que produit cette marche d'accords qui changent à chaque mesure , cette mélodie à peine dessinée, noyée encore dans l'harmonie, qui se traîne dans tous les tons , qui ne se tient dans aucun , comme une âme brisée par la douleur, qui ne peut soutenir sa voix et qui la laisse à chaque instant tomber : expression aussi vraie que pathétique de cette faiblesse de la pensée qui ne se peut fixer à rien dans une âme abattue.
Sur cette harmonie gémissante qu'ont ébauchée les cors et que les basses continuent , se détache enfin la mélodie à deux parties , traitée dans les cordes graves des violoncelles, et qui n'est que la répétition du mouvement d'accords qu'on a déjà entendus, mais dégagée de l'harmonie où elle était encore à demi plongée. La mélodie est reprise à l'octave par les violons ; des instruments plus nombreux s'y mêlent; enfin l'orchestre tout entier s'ébranle, et il semble qu'une foule entière associe ses douleurs et confond, dans une seule expression et comme dans un seul cri, ses chants et ses larmes. Le tumulte cependant s'apaise par degrés ; une fraîche et douce mélodie en majeur vient, comme un soufïle, chasser ces tristesses ; c'est comme la voix d'un ange consolateur; mais l'affliction est trop profonde et ne veut pas être consolée : après quelques phrases échangées entre les deux sentiments qui se combattent, le morceau se termine comme il a commencé , et va expirer dans les mêmes accords gémissants et plaintifs.
Il n'est pas moins rare de trouver un homme qui