QUATRIÈME PARTIE
sache exprimer sa pensée, ses sentiments, parle chant, faire passer son âme dans une mélodie , qu'un homme qui puisse, par le discours, rendre tous ces effets. Celui qui possède cette puissance , élève seul alors la voix : il parle ou il chante ; les autres écoutent , mais ils ne se taisent pas; clés cris d'approbation ou de mécontentement, des interruptions qui s'associent aux passions de l'orateur ou du chanteur, partent du sein de la foule et lui font prendre une part active à cette expression. La musique surtout a une puissance d'entraînement , une ivresse communicative telle qu'il est impossible d'y résister. Qu'une pensée grande, simple, forte, soit exprimée par une mélodie facile et caractérisée, expressive, entraînante, et le chanteur qui l'aura fait entendre une ou deux fois, l'aura bientôt mise dans les oreilles de quelques auditeurs ; ceux-ci la répéteront timidement ; d'autres vont s'y joindre ensuite ; ceux qui n'en pourront reproduire les détails, en reproduiront les notes essentielles, fondamentales, la cadence , en marqueront le rhythme et la mesure , et bientôt la foule entière la répétera ou l'accompagnera de ses accords. Il y a peu d'assistants , fidèles ou non, qui pourraient résister à l'entraînement exclusivement musical de la Marseillaise ou de Y Alléluia du jour de Pâques. L'art a profité de cette observation, et trouvant l'harmonie dans la nature même , il l'a réglée et régularisée ; il a créé des chants où chacun a trouvé son rôle à jouer ; mais en distribuant ces rôles, il a respecté la subordination , sans laquelle il n'y a pas d'unité, ni par conséquent de beauté; il a voulu que
chacun même pût exprimer librement , et presque avec une force et une indépendance égales , ses sentiments ; mais alors ce sont des sentiments dont l'identité ou l'analogie ramènent chaque individu à une expression semblable ou au moins analogue. L'harmonie n'est donc pas toujours un accompagnement, c'est à dire un cortège de voix inférieures qui s'associent humblement, de loin, aux sentiments de l'individu puissant et libre qui les mène, et qu'elles suivent à pas comptés et pour ainsi dire respectueusement.
La musique fuguée rend à chaque partie une valeur presque égale et une indépendance absolue ; pour que cette indépendance se manifeste, comme c'est la même idée qui est exprimée , il faut que ce soit par les divers moments où les chanteurs entament le thème , que la diversité se manifeste : tous donc commencent quand ils veulent, mais jamais deux parties ensemble; elles commencent toutes avant que la première ait fini ; par conséquent deux parties ne se trouvent jamais arriver en même temps au même point du développement total; elles se suivent, s'évitent, semblent se fuir, fuga. Il faut donc écarter la pleine harmonie dans îa fugue , parce que les autres parties auraient l'air de se fondre dans la partie principale et d'en accompagner seulement la mélodie dominante ; mais cette indépendance nuit à l'harmonie purement sensible et au plaisir de l'oreille : c'est un travail que d'entendre et de suivre à la fois le développement d'une idée exprimée à intervalles par des chanteurs qui semblent ne penser qu'à eux; que de suivre à la fois la suite de l'idée et le fil de la phrase