PREMIÈRE PARTIE
c'est à dire une série de sons enchaînés par des rapports qui expriment la beauté. Il ne faut pas nous attendre à trouver dans les langues l'exemple de signes parfaitement logiques et abstraits.
Cependant , en soi , l'idée de signe est distincte de l'idée d'expression; il importe de ne pas les confondre et d'en bien constater les différences. Les langues, tout en étant à la fois une mnémonique et une représentation, penchent cependant vers l'une ou l'autre de ces tendances, suivant des affinités intimes et secrètes. Dans l'usage que l'on fait du discours, il n'est pas sans importance de savoir s'il faut et quand il faut que les mots se bornent à signifier, s'il faut et quand il faut qu'ils expriment. Mais c'est pour nous surtout qu'il est essentiel en même temps de distinguer ces deux idées et de montrer comment elles se réunissent dans le langage, parce que nous aurons achevé par là la démonstration du principe que nous avons posé précédemment, et qui est : tout homme est doué de la faculté de sentir le Beau, et cette faculté enferme celle de le reproduire , de le représenter ; proposition qui ne peut être prouvée que si nous montrons l'homme en possession d'un instrument universel d'expression. Tel est le langage, qui est non seulement un système de signes abstraits , mais encore une peinture et une musique éminemment expressives.
Que les sept voyelles soient les sept notes de la gamme telle que nous la connaissons, c'est une conclusion excessive que je n'adopte pas et que j'ai combattue ailleurs. Tout ce que je veux dire ici, tout ce que j'ai besoin qu'on m'accorde, c'est que toute langue est une espèce de musique , et non la musique même,
Si Ton étudie ce qu'est en soi le signe pur, on verra qu'il n'est qu'un rapport arbitraire , conventionnel et changeant; c'est un besoin intellectuel qui le produit, une nécessité plutôt qu'un désir. Il n'y a aucune ressemblance nécessaire, aucune adéquation entre le signe et la chose signifiée ; il n'y a même aucun effort pour faire du signe une forme adéquate de la notion intellectuelle. Il ne s'adresse qu'à la mémoire, pour y réveiller ou y fixer le souvenir d'une idée. En les attachant à des figures ou à des sons , choses matérielles , sensibles, il rappelle les idées fugitives et insaisissables , permet à l'esprit de les tenir et de les retenir aussi longtemps qu'il veut sous son regard pénétrant, de les lier, de les gouverner : c'est beaucoup, mais c'est tout ; c'est un procédé purement logique. Le rapport est arbitraire. Quel que soit le fait sensible, quelle que soit l'apparence, pourvu que le rapport entre l'objet et l'idée soit établi et convenu, le signe est créé et son office est rempli. C'est un organe nécessaire de la méthode de penser, de la pensée même qui ne peut s'en passer, et qui serait, sans lui, comme si elle n'était pas. Libre dans le choix des signes , elle n'est pas libre de n'en pas prendre ; c'est un secours nécessaire à sa faiblesse ; c'est une nécessité à laquelle elle ne peut se dérober, sous peine de tomber dans l'anéantissement et de se noyer dans le vide.
Il n'en est pas de l'expression comme du signe : elle ne part pas des mêmes besoins , elle ne produit pas les mêmes effets. Ce n'est pas pour l'esprit une nécessité inexorable de créer une représentation sensible et