‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 200 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

bien autrement souple et obéissant que celui des violons ou des violoncelles. Je crois que la symphonie, si elle faisait encore des progrès parmi nous, serait plus funeste qu'utile ; c'est le chant de la nature idéalisé; mais il reproduit, dans ses vagues harmonies, tout le vague de ces voix murmurantes , indécises , que le poète y fait entendre. La nature prend trop de place aujourd'hui dans les arts ; il y a là une source d'émotions plus profonde que pure, et dont le charme est précisément une certaine langueur délicieuse qui provient du vague des idées et des sentiments ; mais cet état a sa mollesse, et c'est une vision maladive. L'esprit s'énerve dans cette succession de confuses images auxquelles il ne peut prêter de corps, qui, éveillées à grand' peine par des sons sans durée, ne parviennent jamais à prendre aucune consistance, parce qu'elles sont sans cesse remplacées par d'autres images. Tout est brouillé, confus ; c'est pour réveiller l'esprit qui se perd, qu'on a recours à une instrumentation parfois si violente et à des effets souvent bizarres. Sans doute le génie de Beethoven a su tirer de la symphonie la poésie la plus élevée. Cette mélodie, qui germe quelquefois sourdement dans les profondeurs de l'orchestre, qui flotte confusément et surnage à peine dans les masses et comme dans les ombres d'une harmonie vague, se précise peu à peu, et les divers détails, les fragments isolés, se rapprochent, se groupent, se lient; l'unité se fait, l'idée se complète, s'accentue, et enfin la mélodie, dégagée de ses voiles, éclate et s'épanouit ; mais il y a toujours quelque chose d'indécis, de mur-

murant, presque d'inarticulé dans ces voix de la nature.

La symphonie nous vient d'Allemagne. Ce n'est pas précisément le pays de la lumière , et malgré la profondeur pathétique et le puissant génie de Beethoven , il n'y a pas une de ses symphonies qui cause un plaisir aussi pur, aussi délicieux, aussi noble, aussi divin, que les Noces de Figaro ou que Don Juan. Mozart est le maître du chœur : son génie est incomparable ; il a tout : la profondeur, la gravité, la simplicité, la grâce, l'expression ; il a répandu sur les caractères qu'il a créés la pureté de l'art. Comme son Chérubin est chaste, si on le compare au libertin précoce de Beaumarchais ! Quelle scène, quelle grandeur tragique que l'apparition de la statue du Commandeur ! C'est un créateur , c'est un vrai poète;1 il combine ces deux conditions du musicien, le charme de la mélodie , et l'expression par la mélodie du caractère et de la situation ; il ne va pas aussi loin que Gluck, dont la théorie excessive, en sens contraire de la symphonie, allait presque

1 Qui n'a dans la mémoire cette mélodie suave et si profonde, d'un style si large , la sérénade

Que don Juan déguisé chante sous un balcon.

Le poète a bien vivement exprimé la langueur délicieuse de cette chanson d'amour que balance mollement le rhythme composé du 6/8 , tandis que les notes agitées, vives, moqueuses, de l'accompagnement à 3/4, rhythme valsant, semblent dire au chanteur si tendre : tu mens! Cette explication rappelle un mot de Gluck, à qui on demandait pourquoi, dans l'air d'Oreste, le Calme rentre dans mon cœur , il avait accompagné la mélodie calme et tranquille de la voix, des murmures agités et menaçants des bassons et des violoncelles? il répondit : c'est qu'il ment; il a tué sa mère! Sans se rendre un compte aussi exact de son inspiration , le génie de Mozart a suivi le principe de l'expression , mais non en servile imitateur des paroles et jamais au point de lui sacrifier la grâce.

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