QUATRIÈME PARTIE
la parole, qui édifie, qui sculpte, qui peint, qui chante, fait tout cela d'une façon qui lui est propre ; ce n'est point aux yeux qu'elle s'adresse ; c'est directement à l'esprit, et à cette faculté merveilleuse de notre esprit qui a le don de concevoir les idées sous des formes sensibles, le général sous la forme du particulier, l'abstrait sous la forme du concret. Toutes les représentations des arts sont matérielles ; elles parlent à nos sens ; la parole ne parle qu'à l'esprit. Il n'y a presque rien dans le mot qui ait un rapport sensible et naturel avec l'idée qu'il signifie ; il est un signe pur, et il ne devient une expression que par un nouvel artifice, et au moyen de l'association des idées, qui joue dans le style un rôle trop méconnu. Par ces analogies à la fois naturelles et de convention, la pensée revêt dans l'esprit une forme sensible qui en devient l'expression; mais c'est une expression spirituelle et une représentation tout intérieure ; ce ne sont plus des formes réelles, qui arrêtent l'imagination autant qu'elles l'excitent ; ce sont des formes imaginables , par conséquent à la fois sensibles et intellectuelles , idéales en un mot. Nous pouvons comparer la Vierge de la Sainte-Famille du Louvre, à un type intérieur plus pur encore, plus élevé ; mais cette image parfaite de la beauté , species eximia pulchriludinis , qu'éveille la poésie au dedans de nous-mêmes , nous ne pouvons concevoir rien qui la dépasse ; car ce qui la dépasserait ne pourrait être également qu'une conception de notre esprit. Ce moyen de représentation , que seule possède dans
sa plénitude la poésie, et qui est le seul du reste qu'elle possède, révèle le caractère et détermine l'étendue de son action, marque la limite de son empire.
L'imagination, faculté mystérieuse qui tient à la fois de la sensibilité et de la raison , a pour ainsi dire un organe visuel; c'est comme un œil intérieur, ouvert sur les choses extérieures ; elle voit des choses que nos yeux ne peuvent atteindre, et que sa puissance créatrice produit au dedans d'elle-même; elle supprime l'espace et le temps, perce la profondeur des eaux et l'épaisseur ténébreuse de la terre, voit des formes qui n'existent pas, qui n'ont jamais existé, qui ne peuvent pas , mais qui devraient pouvoir exister. C'est une puissance énorme, prodigieuse, qui a cependant ses limites; les mille accidents, les détails infinis, particuliers, lui échappent; elle a moins d'énergie que d'étendue : à force d'être intellectuelle, elle est trop délicate; elle ne peint que les traits vigoureux , profonds , saillants ; mais ce sont les traits essentiels aussi ; tout ce qui est trop physique lui cause du trouble, et noie dans la confusion des idées trop multipliées pour qu'elle puisse les conserver et les embrasser ; l'imagination ne peut s'exercer sans un effort de mémoire d'une part, et de recueillement de l'autre ; il faut que sans cesse elle se rappelle toutes les perceptions isolées , et que sans cesse elle les tienne réunies entre elles et assemblées sous son regard ; si ces perceptions sont trop nombreuses, ces images trop multipliées, ces détails trop délicats , tout se brouille , le lien qui doit les unir se