‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 206 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

relâche , et tout se dissipe dans le vague et la confusion ; ajoutez-y l'ennui et Y effort laborieux d'un travail stérile.

Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une infériorité pour la parole que de n'avoir pas la force et, pour ainsi dire , la violence que possèdent les autres arts ; la vivacité même de la perception sensible nuit à l'idéalité de la représentation : c'est à l'esprit qu'il faut s'adresser surtout, et la poésie ne s'adresse qu'à l'esprit seul :

Segnius irritant animos demissa per aurem.

Lorsque les yeux sont trop occupés du spectacle extérieur, l'esprit ne forme pas une image aussi idéale : il est plus passif, moins créateur. Certainement la sculpture et la peinture laissent, des formes et des couleurs , une impression plus vive que la poésie ; certes la musique enchante autrement l'oreille, par ses rhythmes compliqués, par ses mouvements, par ses mélodies qui font vibrer l'âme et sont comme un écho du sentiment , par ses accords puissants et doux ; mais la poésie use de tous ces moyens en les modérant, en les épurant, en les spiritualisant si je puis dire; elle enlève ce qui est le vice originel de tous ces arts, ce qui les dégrade : la part excessive de réalité qu'ils contiennent encore , et elle le fait sans rien détruire de la vérité ni de la force de la représentation. Quoi de plus vrai, en chaque chose, que ce qui lui est essentiel? Négliger l'accident, c'est plutôt la ramener à son essence vraie que l'en écarter. Il y a quelque

chose de trop réel clans les représentations figurées, plastiques, et surtout pittoresques; il y a quelque chose de trop sensuel clans les impressions , et cle trop vague dans les sentiments que produit en nous la musique ; la poésie modère et atténue ces défauts, et loin d'être une infériorité , c'est un de ses privilèges ; elle ne parle directement à aucun sens ; en même temps qu'elle est plus idéale, elle est plus étendue; son empire n'a pour ainsi dire point de limites : on a pu circonscrire le domaine cle l'architecture, de la sculpture, de la peinture et de la musique; il n'y a pas de sujet que la poésie ne puisse traiter, pourvu qu'elle sache lui donner la vie, qu'elle le revête de la grâce et le purifie d'idéalité.

Il n'est point de serpent ni de monstre odieux, Qui, par Fart imité, ne puisse plaire aux yeux.

C'est un art universel. Il y a des choses , des horreurs , des laideurs physiques ou morales que le pinceau se refuse à retracer : voici un homme, brave jusqu'à l'héroïsme, tendre jusqu'à l'abnégation la plus absolue, ami fidèle jusqu'au plus complet dévouement; mais cet ange de vertu a la figure ignoble, horrible, d'un satyre ou d'un démon : c'est Quasimodo ! « Comment pourrait-on le peindre puisqu'on ne saurait le voir?1 » tant il est vrai que, dans les arts figuratifs, l'élément moral , spirituel , est opprimé par la sensation et presque détruit par elle. La poésie seule peut faire

1 Epigr. Antholog. , lib. IT , r. 4.

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