‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 207 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

usage de la laideur physique ; seule elle peut compléter la peinture du méchant. Le sentiment, qu'excelle à exprimer la musique , se perd quand il ne se précise pas, quand il ne s'attache pas à\me situation, à un caractère, à une action, à un être déterminés. Si la poésie et la danse ne restaient pas , par l'imagination , toujours étroitement liées à la musique, ce serait un plaisir presque uniquement physique ; mais comment chanter sans parler ? tout chant est une parole et par conséquent une pensée. C'est cette pensée, exprimée par la parole, qui détermine dans la musique de chant, assurément la plus haute et la plus belle, l'élément trop vague de l'expression des sons en soi; et c'est par l'habitude d'interpréter les sons par des idées, des pensées en forme , que nous prêtons un sens aux symphonies : ce sont des opéras dont nous faisons les paroles nous-mêmes. Quoi qu'il en soit, on voit que c'est à la poésie que la musique, qui y a été si longtemps associée , doit les plus purs de ses effets ; la poésie détermine les situations, descend au fond des âmes , y pénètre les plus secrètes pensées , et liant tous les instants qui composent une action, toutes les actions qui achèvent un caractère , tous les traits qui composent une figure, elle donne à ses créations une vie, une individualité, une personnalité, et surtout une unité que sont bien loin de posséder les autres arts; mais ce qui surtout la distingue, c'est qu'elle est absolue, indépendante; elle n'est liée à aucun dessein, et , pour ainsi dire , ne dépend pas de la matière , pas

même des mots : la traduction ne la détruit pas tout entière.

La prose est liée à un dessein , à un but ; elle doit servir à persuader les âmes, entraîner et éclairer les esprits, dompter les volontés et les conduire à des actes réels dont le but ou la fin est pratique , ou n'est pas purement contemplative et esthétique. La poésie n'a d'autre but que d'enchanter l'imagination du spectacle de la beauté. La Grèce seule a pu faire servir à des buts religieux les œuvres cle ses poètes et de ses artistes; nous avons eu souvent l'occasion de dire pourquoi : c'est que la beauté était l'essence même de la divinité pour eux; leur adoration, leur admiration, leurs transports confondaient ou réunissaient, comme leur langue, le Beau et le bien , le Dieu et l'idéal , le sentiment esthétique et le sentiment religieux , la religion et l'art. Ce qui prouve cependant que le côté artistique dominait clans ces heureuses imaginations , c'est qu'aujourd'hui, où nous ne nous enchantons plus des mêmes erreurs , où nous avons conçu la divinité comme un esprit pur, absolument amorphe , incapable de s'unir à la matière , les poésies de Pindare sont restées le chef-d'œuvre de la poésie lyrique ; les tragédies de Sophocle seront éternellement relues et admirées ; et Homère recevra les hommages de toutes les générations des hommes. On pourrait soutenir même que la beauté des poèmes n'est vraiment et complètement goûtée que lorsqu'ils sont dégagés de toute fin religieuse ou autre? Le plaisir

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