‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 208 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

est plus esthétique et plus pur quand aucune autre émotion ne le domine ou ne l'altère. Il ne me semble pas que ce soit un paradoxe de soutenir que le plus beau psamne de David, ou le cantique de Moïse sur la montagne, récités dans l'église par un prêtre convaincu, avec l'accent de la ferveur la plus profonde, avec la plus religieuse onction, ne lui feront pas goûter à lui-même, et n'éveilleront pas dans l'imagination de ceux qui l' écoutent, le vrai plaisir du Beau. Peut-être l'élévation de son âme vers la divinité lui cause- t-elle un ravissement plus délicieux encore que le spectacle de la beauté ; mais ce ne sont pas des jouissances du même ordre et de la même nature. La poésie a en soi seule son vrai but , sa vraie fin ; elle ne dépend de rien que de l'esprit ; elle n'a besoin d'aucune matière : l'immatérielle parole lui suffit ; il ne lui faut ni pierres , ni marbres, ni toiles, ni murailles, ni ciseau, ni marteau , ni pinceau , ni archet , ni cordes ; une feuille de papyrus, un peu de boue noire, la pointe d'un roseau, voilà tous ses instruments, encore lui sont-ils utiles sans lui être indispensables. Il est presque démontré qu'Homère n'a pas écrit ses deux poèmes , qu'il les a composés de mémoire, et qu'une école de chanteurs, qui les apprenaient ainsi et les récitaient de même, les a légués à la postérité par la voie de la tradition orale, presque jusqu'au temps de Pisistrate. Homère était aveugle : il aurait pu être sourd, et s'il eût su écrire, il aurait pu devenir muet sans cesser d'être poète. La poésie ne dépend d'aucun but; elle ne dépend pas même des misérables instruments qui

aident l'homme à fixer et à perfectionner le langage, qui est la forme sous laquelle elle exprime la beauté . Le poète, en effet, ne se contente pas du langage ordinaire, où cependant l'instinct universel du Beau a déposé déjà des germes ; plongé dans le commerce impur ou trivial de la réalité , et dépouillé de ce qui fait le charme et la grâce de la forme , le langage ordinaire des hommes ne lui a pas suffi , il a créé une langue, la langue des vers; l'harmonie et la beauté des sons en sont les premières conditions. Sous ce rapport, il y a des langues plus heureusement nées les unes que les autres. Il y a dans toute langue deux éléments : l'un positif, le son vrai , la voix ou voyelle ; l' autre négatif ou limitatif, qui modifie et détermine la voix par une addition au son élémentaire ; mais, muette en ellemême, la consonne n'a qu'un son insaisissable, une résonnance indistincte que la voix ne peut reproduire ; elle est, comme dit très bien M. de Lamennais, elle est à la voyelle ce que l'ombre est à la lumière ; cependant c'est la charpente de la syllabe ; c'est la consonne qui en dessine la forme en la limitant , qui soutient les sons des voyelles, trop fluides et trop mous, qui en arrête les contours, qui accentue avec énergie et facilite l'articulation, sans elle difficile et sans précision. Les langues les plus propres à la versification sont donc non pas celles où les voyelles sont le plus abondantes , mais où il y a entre ces deux éléments , la matière et la forme , le plus juste équilibre , où il n'y a ni trop de lumière ni trop d'ombres , où l'ombre ne sert qu'à faire ressortir les formes lumineuses, en s'y opposant

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