‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 209 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

et en les limitant. Chaque langue même fait un choix dans son dictionnaire et exclut de ses vers certains termes, certains sons, comme elle exclut certaines idées et certaines images.

Cela n'a pas paru suffisant. Il y a déjà un rhythme dans la langue , dans le mot , merveilleuse création du génie grec. Le mot est le résultat de plusieurs facultés; il n'est donc pas étonnant qu'il ne soit pas simple dans ses éléments, et que l'analyse purement logique soit fréquemment à court pour expliquer ses transformations. Il n'est ni sans intérêt ni sans importance d'en étudier l'origine et de montrer quel rôle il joue dans la formation d'une langue poétique.

Rien de ce qui est sensible et touche à l'essence de la matière n'est absolument simple, absolument un; toutes choses, au contraire, se divisent et s'ajoutent, l'espace aussi bien que le temps ; toutes les choses matérielles sont composées et se succèdent ou cohérent ; nos idées, qui, à l'exception des idées premières , ont toutes leur origine dans le sens , nos idées sont complexes, successives dans notre esprit, et, quoiqu'imperceptible , il y a un espace de temps entre chaque acte de notre intelligence , par lequel nous les apercevons et les unissons par la mémoire. Nos premières connaissances sont comme des blocs informes, d'où l'esprit, semblable à un sculpteur habile , cherche à tirer laborieusement des idées précises et distinctes , en les taillant, en les coupant, en les disséquant. Les plus simples des éléments, où l'on peut ainsi réduire nos pensées premières, sont encore des idées très com-

posées ; la notion de paul , de marteau , de papier, sont des notions entièrement complexes ; de là ce fait très remarquable , que tout le monde a remarqué et qu'on a peu expliqué : c'est qu'aucune langue ne présente à l'état usuel un thème pur, une vraie racine, n'exprimant qu'une idée simple ; par une raison excellente, c'est qu'il n'y a pas d'idées absolument simples dans notre esprit, et que donner à une racine la forme d'un nom, d'un verbe ou d'une préposition, c'est y ajouter un nombre considérable d'idées.

Cependant rien n'existe pour notre esprit que par l'unité. Nous ne comprenons rien que ce qui est distinct, par conséquent qui est séparé des autres choses et a son individualité précise. 4 La succession de nos idées , en admettant même que nous ayons la force de les retenir toutes , ne saurait se prolonger sans fin ; il faut qu'elle ait une limite, une unité. Nous groupons donc autour de l'idée principale , qui attire particulièrement notre attention , laquelle ne peut se répandre avec une égale énergie sur toutes nos idées, nous groupons autour de ce foyer, de ce centre d'attraction, en les liant, en les subordonnant entr' elles , les idées accessoires et les syllabes qui les expriment; celles-ci se fondent l'une dans l'autre , exercent l'une sur l'autre une action réciproque , en obéissant aux lois d'une syntaxe intérieure , expression de l'ordre des idées , de leurs rapports de dépendance , d'accord, de régime.

1 II est cependant des peuples où ce besoin de l'esprit est peu actif. (V. Me'm. sur le système Grammat. des lang. de q. q. nations indiennes de l'Amériq., Duponceau, 1838, p. 1G6 , Paris.) Leur langage n'est qu'une phrase, ou plutôt une succession sans lien de molécules syllabiques.

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