‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 210 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

L'étendue de ce groupe d'idées, au point de vue logique, serait uniquement déterminée par la force très variable que chaque individu possède de recueillir et de conserver le lien des idées ; chaque homme serait libre de l'agrandir ou de la restreindre à sa propre mesure ; au fond il n'y aurait pas de mot , si , dans la succession des syllabes significatives, il n'y avait qu'un signe de nos idées. Mais ces syllabes sont sonores et mélodieuses ; elles s'adressent à nos sens ; et nos sens ou notre imagination, par l'intermédiaire de nos sens, réclame un plaisir; déjà agréables par leur son même , quoiqu'il ne soit pas musical , le goût du Beau en veut achever la beauté ; il veut leur donner l'unité, la forme, la vie, l'âme, et il crée l'accent, par lequel il donne le nombre aux sons et organise le mot. Par lui l'unité devient sensible, le nombre animé, le mot vivant ; une syllabe est frappée d'une énergie particulière de la voix qui s'élève sur elle ; autour de cette syllabe forte se groupent les syllabes faibles qu'elle domine et rallie à elle comme à un centre; le mot est coupé en deux temps , en deux parties qui se mesurent, se déterminent, se balancent l'une par l'autre : le rhythme est créé, c'est à dire la proportion, l'ordre ; ce chant syllabique rend sensible et parlante la hiérarchie expressive des syllabes ; en même temps qu'il charme l'oreille, il achève l'unité de la pensée, et ajoute à la clarté du signe dont il contribue à faire une expression : c'est l'âme de la parole. Le rhythme est non seulement le père du vers , comme le disait Aristide Quintilien, c'est le père du mot : or, c'est en

Grèce seulement que les règles de l'accentuation, fondées sur la nature de l'oreille , ses exigences et son goût, se fixent ; c'est là que , pour la première fois , le mot se dégage absolument de tous les éléments où il flottait égaré et noyé , et qu'il arrive à cette perfection d'individualité qu'il ne perdra plus ; il reçoit une vertu de poésie, une force admirable d'expression; pour tout dire , il reçoit la beauté.

Tel est l'accent syllabique qui crée ou organise le mot. Sans cet accent, il y a encore une langue; il n'y a plus de mot et il n'y a plus de vers. Toute langue qui le connaît est déjà un instrument poétique ; mais cette poésie du mot est bien vite perdue par l'usage familier et vulgaire auquel il est asservi; l'élément musical, le nombre, l'accent, devient une tradition, une coutume; on le transporte dans l'échange de toutes les idées ; tous les mots étant accentués , dans toutes circonstances , leur mélodie devient banale et inexpressive ; il reste à créer une forme qui ne serve qu'à la poésie, qui lui soit à la fois convenable et propre , et cette forme c'est le vers.

Le vers c'est le rhythme dans sa perfection savante, appliqué à la parole , et créant , au milieu du langage ordinaire, un langage supérieur, une langue des dieux.

Le rhythme ou le nombre ne peut s'appliquer clans la poésie qu'aux parties du temps remplies par les syllabes; l'accent rhythmique détermine la nature du rhythme, en imprimant à la succession des syllabes un mouvement de voix croissant ou décroissant , suivant que le temps fort commence ou finit, et la

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