‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 22 sur 235 · PREMIERE PARTIE. /O · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. /O

vivante des objets : pour penser, le signe suffit; et même, à mesure que les langues deviennent plus scientifiques, elles tendent à devenir plus abstraites, et à s'affranchir de tout l'attirail d'expressions pittoresques et harmonieuses qui , par la séduction même qu'elles exercent, troublent la pureté logique des notions et encombrent la voie droite du raisonnement. Le signe se sépare toujours de la chose signifiée et s'y oppose, comme le corps à l'esprit; dans l'expression, au contraire , l'esprit a saturé la matière , l'idée a pénétré la forme , qui devient , ou du moins a la prétention de devenir l'idée même représentée. L'expression, par conséquent, est concrète, animée, individuelle; elle est, elle se meut, elle vit. Le signe est nécessaire, et ce qui me porte, après l'impression agréable que j'ai reçue, à produire et à concevoir, c'est une volonté libre, c'est un désir, fait éminemment volontaire. Sans doute il est de ma nature de le vouloir ; mais parce que la volonté est un élément de la nature humaine , elle n'en est pas moins la volonté, c'est à dire la liberté. Dans le signe , nous ne créons , nous n'inventons rien ; les éléments matériels nous sont donnés , et notre intervention se borne à voir et à affirmer des rapports entre certains objets et certaines de nos pensées. L'expression est une création volontaire , libre de l'esprit, une création vraiment humaine. La pensée pure voudrait s'affranchir de la matière où elle s'indigne d'être descendue et comme ensevelie ; elle cherche, autant qu'elle le peut, à spiritualiser ses formes et à sortir de ce corps de mort qu'elle traîne comme un linceul

après elle : le corps est le tombeau de l'esprit. Nous sentons qu'il y a une plus noble manière de penser, et nous gémissons, nous nous désespérons de n'y pouvoir atteindre. Mais loin d'être humilié d'exprimer et de produire, de transformer la matière au point de la rendre identique ou identifiée avec un idéal, l'homme, au contraire, s'enorgueillit de cette puissance ; il se complaît dans cette production , témoignage de sa force et de sa virilité. Il pourrait s'en passer; mais il ne le veut pas. Il ne se borne pas à goûter le Beau, à le comprendre ; il n'est pas satisfait de pénétrer des regards de son esprit les secrets mystérieux de l'essence et de la vie : être essentiellement actif, il veut surtout agir, et l'acte le plus parfait est de concevoir et de produire. Passer de la puissance à l'acte, être une cause, c'est le caractère éminent de la force. * Aussi l'homme est-il porté à cet acte par des transports de passion, par des angoisses pleines de joies secrètes, par des aiguillons de volupté profonde et troublée qui n'accompagnent au même degré aucune de ses opérations actives. Ecoutez aussi ses transports, regardez quelle exaltation enthousiaste , quel délire il fait éclater, quand enfin de ses mains puissantes et de son génie fécond est sortie l'œuvre glorieuse , conçue et enfantée dans la volupté et la douleur! Telle la statue qu'anima de son souffle tout-puissant l'Amour, ce Pygmalion immortel ; ou tel encore cet univers devant

1 Leibnitz. De notione subst., tom. II , p. 14. Ed. Dut. Vis activa actum quemdam sive enlclecheiam continet. et conatum involvit.

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