QUATRIÈME PARTIE
mesure détermine soit le nombre , soit la valeur prosodique des syllabes qui peuvent entrer dans l'unité rhythmique. La mesure multiplie donc indéfiniment les formes du vers, et ce n'est pas sans raison que les vers sont appelés en grec des mesures, des mètres. Son rôle a, comme on le voit, son importance. L'unité du rhythme et son identité sont marquées d'une manière sensible par la répétition régulière, aux mêmes parties de la mesure, des temps forts et des temps faibles. Des rhythmes semblables, de mesures différentes, ou même des rhythmes différents , de mesures différentes, peuvent être associés ensemble et groupés entre eux , de manière à former un rhythme composé, dont l'unité ne pourra être marquée que par la reproduction, dans le même ordre , de la même série de rhythmes et de mètres : ce sont les strophes, dont les combinaisons sont si variées et si riches d'expressions dans la versification grecque et latine. On peut considérer la strophe comme un vers. Enfin, quand une langue a créé ses rhythmes et ses vers ; quand une versification est établie, qu'elle a ses principes et ses traditions; que l'artiste est sûr de la délicatesse des oreilles auxquelles il s'adresse, et qui sauront reconnaître les vers en les comparant non pas entre eux, mais à la forme idéale qu'ils en ont si souvent entendue et dont l'harmonie résonne encore dans leur âme, on peut faire succéder des rhythmes différents, démesures différentes, sans les lier par aucune loi générale; il n'y a plus d'ensemble ; il n'y a que des parties, dont le rhythme particulier échapperait sans une délicatesse extrême de
l'auditeur : ce sont à peine des vers ; c'est la pensée, l'expression qui choisit alors le rhythme; la langue des vers a perdu son mode propre d'expression, et par conséquent sa beauté. Cependant, dans certains genres de poésie, on a tiré un merveilleux parti de ces rhythmes brisés que les Grecs appelaient soluta , dont ils faisaient usage dans les parties lyriques de leurs tragédies , quand la vérité de l'expression et la force de la situation ou des sentiments semblaient leur faire une loi de renoncer à la forme antistrophique. Dans la versification française, où l'accent porte toujours sur la dernière syllabe des mots, le rhythme ascendant ou anapestique règne exclusivement. La Fontaine a donné l'exemple de ces vers de mesures diverses, que le caprice seul du poète, ou plutôt son génie, distribue, et dont il a su tirer des effets charmants, mais des effets d'expression; c'est l'idée qui impose ici le rhythme , lequel par conséquent a toute sa valeur propre.
Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger.
Mais qu'en sort-il souvent ?
Du vent.
La coupe est d'un effet saisissant de vérité ; mais comme aucun rhythme , aucune mesure ne sont dessinés, que rien n'a fait obstacle à ce mouvement, il n'étonne pas , il ne surprend pas ; il peut être de la prose aussi bien que des vers, auxquels il n'appartient que par la rime. Le berger, du vent, ne faisant partie d'aucun rhythme, ne sont pas des expressions rhythmiques.