QUATRIÈME PARTIE
Il n'en est pas ainsi du nascetur ridiculus mus, l ni du procumbit humi bos. 2 Ces chutes faisant partie de la cadence et rentrant dans le rhythme, frappent d'autant plus qu'elles étonnent en faisant une certaine violence au mouvement régulier et à la chute musicale du vers , où les accents sont violemment déplacés. Les moyens de marquer fortement le rhythme et la mesure sont fort divers ; les langues richement accentuées peuvent se contenter de l'accent : les vers blancs y sont en usage. Cependant toutes les langues modernes manquant de l'élément prosodique, ont recours à des moyens plus complets, et ajoutent à l'accent, soit la rime, soitl' allitération, soit l' a ssonnance 3 ou répétition des mêmes sons à la fin ou au commencement de l'unité métrique ou des parties de cette unité, mais s'ajoutant toujours au temps fort des unes ou des autres. La langue française ne peut se passer de la rime ; la monotonie de son rhythme assimilerait complètement le vers à la prose , s'il n'y avait rien pour battre la mesure que son très faible accent.
Le rhythme , combiné avec la mesure , a son expression ; il a un caractère aussi bien que les tons en musique ; non seulement il est la grâce et la beauté du discours, déposées dans les parties du temps qu'il remplit ; mais il se prête , par des combinaisons ingé-
1 Horace, Art poét., V, 139.
2 Virgile, Mneid., liv. V, v. 481.
3 Allitération, répétition d'une seule et même lettre au commencement des mots.
Assonnance, répétition de lettres ayant le même son, au milieu ou à la fin des mots différents.
nieuses, à tous les sentiments et concourt à leur expression. Cela n'est pas extraordinaire et cela est d'ailleurs prouvé par l'expérience : tous les mouvements de l'homme se cadencent, se balancent, s'équilibrent, se proportionnent; tous ses mouvements physiques, ou la plupart au moins, ont quelque rapport avec la volonté et les mouvements intérieurs de l'esprit. Comment ces volontés et ces sentiments ne réagiraient-ils pas sur les mouvements, sur la marche de la voix? Le besoin d'ordre est tout spirituel de sa nature. Si l'homme rhythme son pas, sa course, sa parole, ce n'est pas uniquement le besoin de respirer, d'affermir son pied, qui lui inspire cette pensée ; il sent que cette parole et cette démarche ainsi rhythmées sont non seulement plus aisées, mais plus élégantes, plus libres. Mais cela admis, on ne peut se refuser d'admettre que l'esprit et ses passions réagissent sur le rhythme de la voix ; que , calmes , elles le modèrent ; que , maladives , elles l'allanguissent ; qu'agitées, elles le troublent et le précipitent. Le rhythme peut donc être pathétique, éthique , comme diraient les Grecs ; l'art est de lui donner cette force d'expression, sans rien lui enlever de sa grâce, et de ne point sacrifier à l'effet passionné la vertu de la beauté. Les Grecs avaient poussé cet art d'approprier au fond des idées la forme rhythmique si loin, qu'ils en avaient fait une science ; ' avec un peu de subtilité, ils avaient posé des principes, établi des règles,
1 Plut., de Music, 33. La convenance ou la rhythmopée, qui ne consistait pas seulement à inventer de nouveaux rhythmes , mais à les approprier aux idées et aux sentiments.