QUATRIÈME PARTIE
déduit des conséquences, et avaient déterminé dans quel mètre et dans quel rhythme chaque genre poétique devait être écrit. Horace nous a donné quelques unes de ces règles dans sa lettre aux Pisons :
Quo scribi possent numéro monstravit.
L'unité du rhythme général d'un poème en caractérisait la nature et en déterminait le genre. Le dactylique hexamètre exprimait, par son accent un peu triste, la mélancolique grandeur des souvenirs déjà lointains ; il était consacré au récit épique des faits de la vie d'un peuple , et lui racontait son histoire. L'ïambe, vif, qui aie mouvement, le crescendo de l'action présente, s'appliquait admirablement au drame : natum rébus agendis. Le languissant distique élégiaque , avec son épode mourante et sa double catalexis , convenait à la douleur, aux soupirs de l'amour, qui mêle toujours bien de la langueur, de la mollesse , et comme de l'épuisement, dans ses joies et dans ses ardeurs. L'anapeste est plus noble que l'ïambe, d'un élan moins vif, moins léger, mais plus soutenu, plus ferme, plus irrésistible; 1 c'est le rhythme des marches militaires , et c'est aux accents de flûtes jouant sur des rhythmes anapestiques , que les soldats lacédémoniens
1 C'était le rhythme des chants de Tyrtée. Ces marches militaires , dont la plus célèbre était celle de Castor, étaient jouées sur des flûtes et les paroles écrites en dialecte dorien , non pas pour exciter la fureur et l'emportement des courages ; au contraire , pour les retenir et les modérer : sed contra, ut moderatiores modulatioresque fièrent. Aul. Gell., 1. 11. Cf. Thuc, V, 70. Val. Max., II, 6. Cicér. Tusc. 11, 16, et Otf. Mùller, Die dorer, tom. II, p. 249, 10, et p. 333.
marchaient au combat. Les poésies lyriques, constamment associées à la musique , et exprimant toutes les passions et tous les sentiments de l'âme, s'emparaient de tous les rhythmes , les combinaient et allaient jusqu'à associer, dans des rhythmes nouveaux, les mouvements les plus contraires : ' le chorïambe, par exemple, qui réunissait le mouvement ascendant de l'ïambe au mouvement du trochée. Je suis confondu de voir qu'un Grec, et ce Grec est Àristote, au milieu de cette abondance de preuves qui démontrent non seulement que la poésie est attachée à un rhythme, mais que chaque genre de poésie avait son rhythme propre qui lui était exclusivement consacré ; je suis confondu de voir Aristote prétendre que le vers n'est pas essentiel à la poésie. 2 Le vers n'est qu'un costume , je le veux bien, mais c'est le costume naturel , expressif et gracieux de la pensée poétique , qui n'est pas nue , comme on le dit de la vérité ; le vers est une aile qui l'enlève au dessus de la terre et l'empêche de ramper à pied dans notre fange , et de souiller sa robe blanche dans notre boue ; c'est l'idéal du langage ; on ne parle pas ainsi, mais c'est ainsi qu'on devrait pouvoir parler; c'est une langue divine, immortelle; elle a cela pour elle :
Que les sots d'aucun temps n'en ont su faire cas, Que le monde l'entend et ne la parle pas.
Malgré l'autorité de Bacon, qui prétend que « le vers
1 Hephœstion.
2 Aristt., Poéliq. I et IX.