QUATRIÈME PARTIE
est une forme d'élocution qui n'a rien de commun avec les différences des genres ; car on peut écrire envers une histoire vraie , et en prose une fiction ; » malgré l'autorité d'Àristote , qui dit que les vers seuls ne constituent pas un poème, ce qui est très exact ; que le vers n'est pas l'essence de la poésie , i et que là ne se trouve pas sa définition; mais qui ajoute qu'on pourrait mettre en vers l'histoire d'Hérodote, qu'elle n'en serait pas moins une histoire et pas plus un poème ; je dis que ce serait un tour de force impossible à réaliser. On ne peut pas supposer qu'un écrivain soit capable de parler si longtemps la langue des vers , de boire à la coupe enchanteresse de la poésie , sans se laisser enivrer; son imagination, charmée par la musique et la beauté divine de ce langage, introduirait dans la véridique histoire des éléments étrangers qui en gâteraient la sévère essence ; je dis que sous le charme de la beauté de la forme, il cesserait de juger les choses, d'apprécier les événements tels qu'ils sont, tels qu'ils ont été ; son esprit, troublé et partagé par ces deux visions du réel et de l'idéal , produirait une œuvre sans unité, sans caractère, qui ne serait plus de l'histoire et encore moins de la poésie ; et je crois avec Hegel, que c'est d'un point de vue assez étroit et assez court qu'on a pu considérer la forme rhythmique comme indifférente, même comme un embarras, un plaisir de sensualité populaire qui nuit à la pureté de la poésie, laquelle, « arrivée à son âge viril, dépouille ces langes de sa puérilité. 2 »
1 Aristt., Poét., c. IX.
-2 M. de Lamartine, Entretiens familiers de littérature. Tel n'est point 1©
Ce n'est pas, il est vrai, par là que la poésie se distingue de la prose. Àristote l'a vu avec sa profondeur habituelle : la poésie généralise , et la prose exprime des idées particulières. ' Mais ces idées générales doivent avoir une forme particulière , et c'est ce qu'aucun genre de prose ne doit avoir, parce que la poésie ne veut que plaire, tandis que la prose a un dessein, un principe hors d'elle auquel elle est asservie.
Voilà donc avec quelles armes, avec quels instruments la poésie aborde sa tâche de transformer le réel en idéal, et d'offrir à l'homme la plus parfaite et la plus haute image de lui-même , la notion représentée , aux yeux de l'imagination, des hommes particuliers épuisant toute la richesse de leur genre, toute l'essence de l'humanité. Mais aussitôt que la poésie véritable est née , aussitôt qu'elle est sortie de la confusion et du
sentiment de Diderot sur le rhy thme ; il dit, OEuv. compl., tom. XIV, p. 429: « Qu'est-ce donc que le rhy thme? me demandez-vous. C'est une certaine distribution de syllabes longues ou brèves , dures ou douces , sourdes ou aigres, légères ou pesantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enchaînement de petites onomatopées analogues aux idées qu'on a et dont on est fortement occupé.... C'est l'image même de l'âme, rendue par les inflexions de la voix, les nuances successives, les passages, les tons d'un discours accéléré, ralenti, éclatant, étouffé, tempéré en cent manières diverses... Le sentiment se plie de lui-même à l'infinie variété du rhythme. Sans la facilité de trouver ce chant, on n'écrit ni en vers ni en prosej; c'est elle qui prête aux écrits une grâce toujours nouvelle. On retient une pensée , on ne retient point l'enchaînement des inflexions fugitives et délicates de l'harmonie. Ce n'est pas à l'oreille seulement, c'est à l'âme, d'où elle est émanée, que la véritable harmonie s'adresse. Ne dites pas d'un poète sec, dur et barbare, qu'il n'a point d'oreilles; dites qu'il n'a pas assez d'âme. »
1 L'individualisation du général, trop peu mise en relief par Aristote, est pourtant bien indiquée par lui, en disant que la poésie n'exprime le général que sous des noms particuliers. C'est une chose bien étrange que l'un des derniers éditeurs de la Poétique , M. Ritter, n'ait vu là qu'une interpolation inintelligible.