QUATRIÈME PARTIE
mélange, du chaos où bouillonne toute chose qui germe encore et qui n'est pas formée, elle prend des formes particulières et se divise en genres. C'est d'abord un fait que démontre l'histoire littéraire de tous les peuples qui ont une littérature; mais c'est aussi une conséquence logique , forcée , qui a sa racine dans la nature vraie de la poésie , et c'est ce qu'on a récemment contesté. On a contesté la légitimité des genres , et , sous prétexte de romantisme , de liberté, on a voulu nous ramener à cette confusion d'impressions comme d'images , à ce chaos indéchiffrable où se noie la poésie de l'Inde : poésie, religion, philosophie , sciences , réalité , chimère , là tout est dans tout; rien n'a de formes, rien ne persiste, rien ne demeure ; on croit saisir un fait historique , on trouve une allégorie ; on croit admirer une conception poétique, c'est une légende religieuse. De même, de nos jours, on a conçu la poésie sous une forme vague, immense , infinie ; qui a le droit de s'attaquer à tous les sujets, sous une même forme; de les embrasser tous dans une même œuvre, et de les représenter confondus dans cet embrassement monstrueux ; le grotesque a coudoyé le sublime ; le rire a éclaté en même temps que les larmes; les bouffonneries de Scapin et les turpitudes lisibles d'Harpagon se sont mêlées aux douleurs de Chimène, à l'héroïsme de Polyeucte, à la majesté de Joad : le drame a été inventé. Je doute de la durée de ses succès modestes ; mais du jour de son triomphe douteux, la poésie ne comptera plus ni la muse fîère, noble, sublime de la
tragédie , ni la muse moins austère et tout aussi profonde , tout aussi humaine de la comédie ; à la place de Polyeucte ou à1 Horace on nous offrira le Faust, à la place de Y Iliade le Ramayana ouïes Nibelungen, à la place de Tartufe ou du Misanthrope, rien. Il importe donc de savoir à quoi s'en tenir sur cette question des genres qu'on a voulu troubler, et avec laquelle l'on a jeté la poésie et le génie hors de leurs voies; on ne peut pas tout embrasser, et, faute de pouvoir se reconnaître, avoir un but, donner à sa pensée une forme, avoir un genre, le talent s'est perdu et noyé dans un océan sans rivages.
La poésie a pour objet de plaire; pour moyen, l'imitation ; pour instrument , la parole ; mais il ne faut pas croire que tout plaisir, toute imitation, toute parole soient poétiques. La poésie a son plaisir, son imitation , son langage propres ; elle plaît au moyen de l'expression de l'idéal ou de la représentation de la beauté par la parole ; mais ceci est déjà un genre ; la poésie est un genre , une forme générale entre tous les moyens de plaire par la représentation de la beauté, et les raisons qui fondent et qui légitiment la division de l'art en genres particuliers, sont absolument les mêmes que celles qui justifient la division de la poésie en genres poétiques. Pourquoi a t-on séparé en des arts particuliers les plaisirs de la peinture , de la musique, de la poésie, ces deux derniers surtout, qui sont si intimement unis ? On n'a pas assez remarqué le rôle créateur que joue l'imagination dans le plaisir du goût. On a cru que l'auditeur n'avait qu'à recevoir,