‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 216 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

toute faite et parfaite, la représentation, la forme idéale de la beauté : il n'en est rien. L'art le plus parfait ne peut qu'exciter les facultés créatrices, les diriger, les soulever ; mais il ne termine pas ce qu'il commence. Toutes les formes matérielles sont impuissantes à exprimer l'idéal ; elles ne peuvent que révéler qu'il y a sous elles quelque chose qu'elles ne signifient pas. L'esprit seul peut produire Vidéal : or, l'homme a des facultés bornées, et il ne peut pas les mettre en une activité également intense toutes en même temps; tandis qu'il fait des efforts pour achever au dedans de lui-même la forme idéale de la beauté plastique, s'il est provoqué par des excitations, des chants, à former l'idéal de la beauté par les sons et par des vers, à former l'idéal de la beauté par la parole, ses facultés ne pouvant se porter également sur tant de formes diverses, s'épuisent, ses conceptions se brouillent, il ne voit plus rien, n'entend plus rien ; ses plaisirs se nuisent, se détruisent l'un l'autre ; l'unité d'impression, de conception , l'unité de la forme intérieure est impossible à réaliser dans l'imagination. Les sens eux-mêmes ne se prêtent pas à réunir dans une seule perception des perceptions diverses; l'œil ne voit pas bien quand l'oreille est fortement saisie , et quand les sens extérieurs sont tous violemment attirés par les formes matérielles, l'œil intérieur de l'âme perd de sa perspicacité, de sa puissance et de sa clairvoyance. Sans doute la réalité n'est pas simple , la vie vraie ne comporte pas ces genres , 1

ï La nature, dit-on, ne connaît aucun genre. Sans cloute les genres

qui ne sont que des abstractions ; tout est confus et confondu dans la nature ; les sons , les couleurs , les formes, les sentiments, les actions, les idées, tout se confond, se mêle, se trouble; mais c'est précisément la souffrance que ce chaos de la réalité nous cause, qui nous excite à concevoir un monde où tout est ordonné , distribué , où une clarté limpide enveloppe nos impressions et nos idées , où toutes choses prennent des formes précises, imaginables, lumineuses. Il n'est pas prudent de donner un concert ou une représentation dramatique dans une salle pleine des chefs-d'œuvre de Raphaël ou de Michel- Ange. Si j'étais prince, ce n'est pas pendant mon dîner que je ferais jouer la symphonie pastorale. Quel ragoût peut-on donc composer d'un verre de vin de Chypre , combiné d'une mélodie pathétique de Beethoven ou d'une strophe enflammée de Goethe ou de Schiller? Vous avez beau me dire que l'on prend son plaisir où on le trouve : ce n'est pas parce que les Romains aimaient à voir défiler sur la scène des animaux bizarres, ou qu'ils adoraient le spectacle des gladiateurs ; ce n'est

sont artificiels , en ce sens qu'ils sont une création d'un art ; mais la poésie est sans doute un art; ce n'est ni au coin d'un bois, ni au détour d'une rue qu'on la rencontre : c'est une création humaine. Mais artificiels , les genres ne sont pas faux ; ils ont leur vérité dans la nature idéale que crée la poésie , et c'est pour achever sa création qu'elle les produit ; elle veut plaire : quels moyens a-t-elle de plaire? doit-elle les réunir ou les séparer? On dit : c'est la Grèce dont vous avez sucé les leçons, qui, vous pénétrant de notions préconçues, de préjugements, vous ôte la faculté de comprendre la beauté sous de nouveaux aspects. Nous répondons : c'est parce que vous n'êtes pas des fils de la Grèce que vous n'avez pas la faculté de voir que cette forme de la beauté n'est pas grecque, mais universelle; qu'elle n'est pas destinée à durer un siècle, mais que l'éternité, l'immortalité du moins lui est promise.

Page 1