‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 217 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

pas, dis-je, une raison pour que l'exhibition des giraffes ou la danse des ours soient des éléments de la poésie dramatique. C'est vraiment là de la barbarie , et sans cloute ce n'est pas seulement l'orgueil blessé , mais l'outrage fait à la dignité de la muse, qui arrachait à Térence ses plaintes et sa colère éloquentes, quoique contenues.

Il en est ainsi des genres poétiques. C'est pour épurer, pour idéaliser le plaisir, pour le laisser pur et limpide , que les genres ont été institués par la raison et l'expérience ; ils sont nés peu à peu du dégoût produit par la confusion et le désordre ; certainement la nature n'en a pas fourni l'idée ; la nature ne connaît que des individus ; l'homme seul généralise. Les genres, il faut le proclamer, sont artificiels , en ce sens qu'ils sont le produit de l'art, d'un ensemble de moyens vérifiés par la réflexion , justifiés par l'expérience pour produire la plus parfaite image de la beauté. Ils sont artificiels , c'est à dire qu'ils sont une création de l'art; mais n'en est-il pas ainsi de la poésie? Ce n'est point sans doute au coin d'une rue ou d'un bois qu'elle a été trouvée. La poésie est un art, une création humaine ; elle est artificielle comme ses formes : ce qui ne veut pas dire que ni l'une ni les autres soient fausses ; elles ne sont pas réelles , elles sont idéales ; elles ont leur vérité dans le monde supérieur que crée notre imagination pour sa propre satisfaction, clans la nature cle l'esprit humain et de ses besoins. C'est pour achever cette création et la rendre plus parfaite, plus lumineuse, plus idéale, qu'elle les produit par une sépa-

ration des éléments divers et confus qui s'agitent dans son sein; elle sépare et réunit, c'est à dire elle ordonne, elle vivifie, elle crée. La prose se distingue de la poésie, l'épopée de l'histoire, la peinture de l'enluminure, l'art du métier, le grotesque du tragique, le récit de l'action ; le tout pour ne pas troubler l'esprit dans ses conceptions, pour ne pas nuire à leur netteté , et pour augmenter les jouissances de notre imagination en les épurant et en les ordonnant. Les genres donc ne sont pas simplement une tradition grecque, un préjugé classique; c'est le jugement du sens commun et la tradition de l'expérience qui les produisent et aussi qui les conservent. Pour emprunter une parole célèbre , le vrai génie aime les genres tranchés ; l'inspiration n'est pas le désordre : c'est la liberté , mais la liberté qui sait les limites de son droit et qui les respecte. Au delà c'est de la folie /ou, comme on l'appelle par euphémisme, la fantaisie, la muse très courtisée du royaume du vide et du vague.

1 M. H. Blaze, Revue des Deux-Mondes , 1839, tom. XVIII , p. 603, sur le Faust : « Ce doit être pour le génie une volupté auguste que de donner ainsi libre carrière à toute son inspiration, et d'en arriver à ne plus compter avec lui-même, à ne plus choisir, à ne plus émonder, avec la faucille de la raison, l'arbre touffu de ses idées.... On se demande si de pareils hommes ont pu, vivre parmi nous... Goethe a eu la conscience de sa force surnaturelle,. » et il y a eu un jour « où il a senti la divinité de son cerveau. » J'avoue humblement que voilà un lyrisme d'admiration dont je suis incapable : ni les adieux d'Hector et d' Andromaque , ni la prière du vieux Priam, ni le vieil Ulysse essuyant furtivement avee son manteau les larmes que lui arrache la mort du chien qui l'a reconnu, ni l'introduetion d'Œdipe roi, ne m'ont jamais fait penser à la force surnaturelle, ni à la divinité du cerveau de Sophocle et d'Homère. On appelle la raison une faucille ; cette faucille est d'or comme celle des Druides : il n'y a pas de chêne si robuste et si sain où elle ne soit obligée de tailler les rameaux désordonnés qui le déparent, qu'elle ne soit obligée de délivrer d'une végétation stérile et parasite qui en épuise la sève et en compromet la beauté.

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