‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 23 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

qui Dieu lui-même laisse échapper un cri de joie , en voyant couronné de beauté et de splendeurs ce monde qu'il venait laisser tomber de sa main. De même l'homme ne se contente pas de vivre ; il veut se développer, c'est à dire se multiplier et étendre sa vie en la transmettant. Ainsi il élève à la vie la matière qui l'entoure en se l'assimilant, et, par l'expression qui l'identifie avec l'idéal , il la transforme , il la transfigure ; on pourrait presque dire qu'il la crée une seconde fois. Le sentiment du Beau, comme nous l'avons déjà dit, est essentiellement créateur, poète.

Reportons-nous maintenant vers les langues : Qui pourra nier d'y voir concourir, à mesure égale, et le signe et l'expression, et ces deux effets se mêler si intimement qu'on ne pourra presque plus les distinguer l'un de l'autre, et qu'exprimer voudra dire signifier? Mais s'ils sont peu distincts, ils sont cependant bien différents. Les langues signifient : cela est constant ; mais il est impossible de nier qu'il existe dans toutes les langues une foule de formes qui n'ont point de signification , une multitude d'accidents de prononciation, de flexion, d'aspiration, d'accentuation, qui ne sont dûs ni aux exigences de la logique , ni aux besoins de la vie positive. Qui donc a créé le mot, cette unité merveilleuse, où se meuvent autour d'un centre unique tant d'idées diverses , dans un ordre si parfait? N'est-ce pas la Grèce, amoureuse de l'ordre, de la grâce et de la beauté? Qui donc y a déposé le nombre ou le rhythme, la quantité ou l'harmonie, c'est à dire la proportion et la mesure ? Il est impossible de le contes-

ter, tout en servant à la communication des idées , les mots veulent encore se parer de couleurs, se revêtir de sons qui n'ont plus de signification, et qui ont seulement pour effet comme pour but , de répandre dans le discours la grâce, et, pour tout dire, d'exprimer la beauté. De là cette mélodie de la parole, mélodie voilée , mais délicieuse , le plus doux bruit qui puisse captiver l'oreille. Le mot n'est plus une ombre : c'est une lumière, ou du moins c'est l'ombre lumineuse que projette la pensée. C'est ce principe l de la force expressive du discours qui combat l'action de l'influence logique et du principe abstrait, qui, s'il venait à prédominer, détruirait dans toutes les langues leur charme et leur beauté. On n'y pourrait plus trouver d'expressions poétiques et littéraires; elles seraient réduites à être un instrument d'analyse, un organe logique , une langue des calculs , comme dirait Condillac, une algèbre en un mot, c'est à dire, un système de signes abstraits et conventionnels. Ce mouvement déjà emporte les langues beaucoup plus loin qu'on ne le suppose. À mesure que les préoccupations des intérêts matériels prennent plus de place dans les

1 C'est encore ce principe qui explique tant d'anomalies inexplicables dans la constitution des langues , tant de bizarreries ou d'inconséquences apparentes de leurs grammaires , de vices de leurs dictionnaires. C'est par lui qu'on peut résoudre la question où se divisent Platon et Aristote , quand le premier prétend, dans le Cratyle, que les mots expriment l'essence même des idées , et que le second , dans l'Herméneia , soutient qu'ils n'en sont que les signes conventionnels et arbitraires. Le mélange du signe et de l'expression se retrouve d'ailleurs partout ; il y a partout la formule convenue et la forme expressive. Dans tous les arts, il y a des choses de pure convention ; dans toutes les sciences , il y a des traces visibles d'expression.

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