QUATRIÈME PARTIE
Il ne faut pas se laisser tromper par les mots : l'action n'est pas le sujet de la poésie dramatique, elle est un moyen d'expression; c'est par des personnages agissants et parlants, fictifs, qu'elle représente l'acte idéal; c'est là son caractère propre. On dira : mais raconter aussi est une action. Sans doute, mais une action qui n'a aucun rapport avec celle qui est racontée. Mais quoi! si l'on raconte des faits auxquels on a pris part, quorum pars magna fui; si c'est Enée, Ulysse ou Télémaque , faisant le récit de leurs aventures , la distinction n'est-elle point effacée? Bien loin de là : elle n'est jamais plus visible. L'action actuelle de raconter n'a aucune analogie avec les actions passées qu'ils racontent. Remarquons bien que nous ne vivons et n'agissons jamais que dans le moment présent; nous ne nous appartenons que par un point infiniment court de la durée qui nous échappe sans cesse. Toute la partie de notre vie tombée dans le passé, cesse d'être à nous , et la mémoire que nous en avons conservée , le récit que nous en pouvons faire , peuvent seuls la rendre présente à notre imagination, mais ne la peuvent pas restituer à notre être. Ce n'est plus nous-mêmes; il y a là deux êtres, l'un qui raconte et vit, l'autre qui a agi et qui est mort. Tout récit d'ailleurs impliquant le passé, le conteur, le poète épique , ne peut pas être actuellement en action dans son récit. Le drame, au contraire, fait revivre, au moyen d'une action fausse, mais réelle et présente, d'acteurs vivants et actuellement parlant, l'action vraie perdue dans le passé.
Mais bien qu'il y ait peut-être lieu de contester,
d'après ces principes, la classification des trois genres, comme elle est entrée dans les habitudes de la critique et qu'elle n'a guère d'inconvénients, nous la suivrons nous-mêmes dans la rapide appréciation que nous avons à en faire.
La poésie épique est la première fleur que cueille le génie humain : le premier poème de l'humanité est une épopée, et son premier poète en est le plus grand. On a cherché à expliquer ce phénomène par l'état originairement poétique du monde , au moment où se produit la véritable épopée, que le roman, a-t-on dit, vient remplacer, quand sur des bases plus équitables , mais moins brillantes, s'organise une civilisation sans éclat et une société prosaïque. C'est dans l'aimable simplicité clu monde naissant que s'élève le génie de l'épopée. Ne se laisse-t-on pas tromper par le charme même de cette poésie, quand on juge, à travers l'éclat de ses formes, la société qu'elle nous peint? Je crois, quant à moi, que la poésie n'a d'existence que dans l'imagination ; l'idéal n'est jamais descendu sur la terre ; le monde a été et sera toujours prosaïque, et je ne me fais pas une idée d'une société poétique ; je ne crois pas plus à l'aimable innocence du monde naissant qu'à la vertu des villageois et à l'innocence des bergères. Il y a des races , des imaginations plus poétiques, qui transforment plus aisément la réalité en idéal ; mais vont-elles jusqu'à réaliser leur idéal? La poésie grecque est incomparable ; nul peuple n'a reçu des dieux des dons de l'imagination plus complets et plus parfaits. Leur société était-elle meilleure que la