QUATRIÈME PARTIE
nôtre, plus simple, plus aimable, plus innocente? Vue dans les scènes de la Bible ou de Y Iliade , l'hospitalité antique est pleine de grâce, et ces mœurs respirent comme la fraîcheur matinale de la vie humaine à son printemps; mais qu'était-elle en réalité? Le monde n'était pas des plus poétiques assurément, quand Virgile a ramené sur les bords du Pô les bergers de l'idylle. Je n'aime pas cette analyse chimique qui me démontre les ingrédients dont se compose le génie d'un peuple, ou d'un homme, et qui va jusqu'à compter et m'en peser les doses ; il y a un peu plus de mystère que cela, et je crois que le génie ne se laisse pas ainsi analyser; il n'y a pas de recette qui puisse faire un homme de génie, ni même de science qui puisse atteindre la loi de sa formation.
J'ignore absolument pourquoi les Grecs ont produit les plus grands poètes et les plus grands prosateurs , les plus grands sculpteurs , les plus grands architectes , comme les plus grands philosophes, et comme si ce n'était pas assez de toutes ces gloires, pourquoi ils ont eu jusqu'à la gloire de la vertu? Je ne veux pas nier l'influence réciproque des mœurs sur l'imagination ; mais elle ne va pas jusqu'à expliquer tout. Je n'ai aucun goût pour les théories qui démontent si savamment la machine compliquée du génie, et qui argumentent d'une manière logique si intrépide pour me prouver qu'étant né ici, dans ce temps, au milieu d'une telle société, dans un tel climat, auprès de telle rivière, La Fontaine ne pouvait manquer de faire des fables , de faire les fables mêmes qu'il a faites , de les faire
telles qu'il les a faites , et qu'Homère devait nécessairement être ce qu'il a été, le plus grand poète qu'ont admiré les hommes.
Laissant donc de côté cette question : « quelle est la forme sociale propre à l'épopée ? » i je chercherai quelle est la nature de ce genre de poésie , tel qu'il se montre dans Homère, et tel qu'il est en soi.
C'est un récit. On ne peut guère raconter que des faits, et où il n'y a qu'un récit les faits sont le développement d'une même action. Les faits les plus divers, qui entrent pour la plus grande part dans l'épopée, doivent donc tous être comme les divers instants d'une seule action composée. Le passé est comme le lointain; il idéalise les choses , leur enlève leurs souillures , et les revêt d'une majesté auguste et d'une grandeur fière ; il faut donc que l'action soit reculée dans les profondeurs du temps, pour prêter à cette magie de perspective, et afin que les regards d'une curiosité indiscrète n'aillent pas trop facilement déchirer le voile de pourpre et le royal manteau étendu sur ce passé obscur ; mais comme tout ce qui est passé est mort , ne vit plus que par l'imagination, et que la forme du récit lui laisse, et lui impose même ce caractère , le style doit être empreint de cette gravité lente et calme, de cette magnificence sage et tempérée, qui empruntent leur beauté des choses et non des formes, du sujet et non de l'impression qu'il a faite sur le conteur. Le poète ici est un témoin, non pas indifférent, mais
1 Hegel, Cours d'Esthétique , Êom. IV, p. 281.