QUATRIÈME PARTIE
étranger à l'action qu'il raconte ; il ne doit pas substituer son jugement à la vérité ; il doit s'absorber dans son ouvrage et comme disparaître ; on ne doit même pas sentir pour quel but il la raconte. Il doit paraître qu'elle se raconte naturellement et comme d'ellemême, qu'il ne pouvait la taire, tant elle était supérieure à lui , tant elle était grande , auguste , divine : de là les formes d'invocation à la muse. Le poète ne craint pas le détail et l'abondance des développements ; il se laisse entraîner par l'action même et la suit presqu'en s' oubliant. De là les larges proportions du poème et la sérénité abondante des développements , où se mêle un souffle de tristesse, comme il convient en parlant des choses et des hommes qui ne sont plus , et dont il ne reste que de la poussière et un nom : c'est de la grandeur, mais la grandeur mélancolique du passé.
Le conteur est comme un vieillard qui se souvient ; il marche en ses développements d'un pas tranquille , et s'arrête avec complaisance sur les détails. Etranger à l'action dont les personnages le dominent, il a un regard pour l'auditeur et fait visiblement effort pour lui plaire : de là les comparaisons qui abondent, les digressions faites pour soulager l'attention et reposer l'âme , les épisodes pour suspendre l'intérêt ; le poète n'est pas possédé par son sujet : c'est lui qui le dirige et le gouverne.
Du moment où le poète doit être ou paraître dominé par la nature des faits qu'il raconte , il faut que des êtres supérieurs à l'homme se mêlent à l'action, et clés êtres supérieurs à l'humanité ne peuvent se mêler à des
actions humaines sans les conduire. Le merveilleux entre donc comme un élément nécessaire dans l'œuvre poétique. Pour que cet élément ait sa vie propre et qu'il ne soit pas une pure machine poétique, insignifiante et morte , il faut que le côté surnaturel des choses qu'il raconte ne trouve pas, dans le poète et dans les auditeurs, un esprit absolument disposé à ne pas les admettre ; il faut que, sans y ajouter une foi véritable, qui ne lui permettrait pas de les traiter avec assez d'indépendance, qui lui ôterait même toute espèce de liberté et ne ferait plus de son œuvre une production libre , il faut qu'il y ait encore, entre le poète et les faits, un fonds commun d'idées et de croyances , que les habitudes de l'imagination font durer plus longtemps qu'on ne le suppose ; il faut aussi que la puissance divine , en se montrant, n'écrase pas l'individualité humaine, et ne fasse , avec la liberté humaine, périr tout l'intérêt et toute la vitalité du poème. En effet, bien que les faits soient la matière la plus apparente du récit, et même son unique objet direct, comme les faits ne sont jamais que des actes d'êtres pensants et vivants, intelligents et libres, et que c'est seulement parce qu'ils émanent de cette puissance qu'ils nous touchent; comme l'homme est au fond le seul être qui intéresse l'homme, les faits , malgré leur intérêt particulier, qui ne peut s'adresser qu'à la curiosité, doivent être, sans qu'on s'en aperçoive, le développement des caractères, et nous peindre , comme par des traits successifs, sous des faces diverses, les héros qui agissent dans cette mêlée. J'entends par héros, des figures idéales, dont la gran-