‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 223 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

deur, sans manquer à la réalité, peut la dépasser beaucoup plus que dans toute autre forme poétique, parce que je n'ai rien sous les yeux, et que reculant dans le passé , le prestige et le mirage de la distance contribuent à envelopper d'un certain nuage propice les contours trop précis des choses et les nuances trop distinctes. L'émotion n'atteint pas à cette violence tragique que le drame seul exploite, parce que l'action des personnages et la vue peuvent seules les rendre et les justifier; les situations les plus pathétiques y sont adoucies par l'étendue même des détails ; et ce n'est que par la continuité et par la succession complète de tous les instants de l'action , que naît peu à peu et grandit sans jamais éclater, une profonde mais douce émotion.

La poésie dramatique a d'autres caractères et d'autres exigences; presque toutes les nations y ont créé des chefs-d'œuvre ; et si les Grecs sont encore nos maîtres, ils ont au moins des émules et quelquefois des égaux. Je n'hésite pas à placer Molière au niveau même de Plaute et d'Aristophane, et Corneille et Shakspeare assez peu loin de Sophocle.

L'homme est naturellement curieux et conteur; mais autant il aime à écouter et à faire les récits des choses d'autrefois , autant il aime à faire revivre réellement les actions et les personnages dont il a conçu l'idée et dont il a conservé le souvenir : il aime les choses imitées , l'imitation ; il a le génie mimique. Oublier qui il est , et être un instant un autre ; souffrir, aimer, penser, agir, en revêtant une in-

dividualité autre que la sienne, c'est pour lui une jouissance que les jeux de l'enfance et les grossiers plaisirs du sauvage nous montrent dans son germe. Cependant cette action ne doit pas l'abuser lui-même : il sait qu'il imite, qu'il joue un rôle ; c'est une action simulée ; sans cela il n'y aurait plus d'art : le masque dont il se couvre le visage est peut-être moins destiné à représenter plus au naturel le personnage dont il veut jouer le rôle, qu'à déguiser le sien, pour qu'il soit bien entendu, aux yeux du spectateur et à ses yeux même , que tout cela n'est qu'un jeu.

Aristote a cru devoir agiter la question de savoir si la forme dramatique ou au moins tragique était supérieure à l'épopée , et il semble avoir penché pour l'affirmative. Bien que cette discussion paraisse assez oiseuse , et qu'il soit difficile de comparer les goûts divers et de peser la quantité de génie déployé par les poètes clans des genres si opposés, nous ne pouvons laisser passer sans protestation les théories qui, nées sans le savoir d'un problème qui n'est peut-être pas d' Aristote, * exagèrent en tout cas sa proposition timide, et aventurent cette solide et provoquante affirmation : a le drame est la poésie complète. * » « Le drame doit être regardé comme le degré le plus élevé de la poésie et de l'art en général.3 » « L'art dramatique a le privilège de représenter le Beau dans son développement le plus parfait et le plus profond. 4 »

1 M. Ritter.

2 M. V. Hugo.

3 Hegel, Cours d'Esthét. , tom. V, p. 82.

4 Hegel , Cours d'Esthét. , tom. I , p. 185.

L'homme ne peut représenter que l'homme. L'homme, le caractère, sera donc l'objet propre de l'art dramatique ; mais ce sera l'homme tout entier, dans sa vie publique, religieuse, privée. La tragédie sera la représentation de cette lutte de tous les intérêts et de toutes les idées qui se disputent notre cœur. On a voulu la réduire à la représentation de la vie privée ; les faits protestent contre cette diminution de son empire. Âthalie est une restauration, Cinna une conjuration, Horace une guerre, Polyeucte un martyre. Sans doute les intérêts et les émotions de la vie privée s'y mêlent, mais parce qu'ils font partie de l'homme. Peutêtre intéressent-ils davantage , parce que tous les hommes les sentent. Ne peut-on pas dire cependant que tous les hommes ont une patrie, une religion comme ils ont une famille? L'action humaine, étant toujours un combat, parce qu'elle a sa source dans une volonté à la fois forte et fragile , exclut le merveilleux ; la réalité trop grande de ses représentations rend toute intervention de la divinité plaisante : c'est le Deus ex machina. Les événements, les faits de l'action où l'homme se mêle nécessairement et qu'il produit, doivent donc servir par dessus tout à mettre en relief le caractère. Par sa nature, la représentation étant courte, l'intérêt très profond parce que le spectacle attire fortement la sensibilité nerveuse, qu'on voit les coups de poignard et qu'on entend les cris des mourants , l'action doit être renfermée dans un intervalle de temps assez bref, et il ne doit y entrer que des faits saillants. Toute tragédie est une crise; la tragédie

française est, comme on l'a dit, une violente explosion. Vouloir donner à une action si rapide et si forte la continuité, le lien nécessaire des effets et des causes qui expliquent le développement des caractères, c'est méconnaître f je crois , la limite respective des genres, qui ne doit pas être moins respectée que celle des arts.

La tragédie n'est pas le développement d'un ou de plusieurs caractères ; ce sont des caractères tout faits qui , dans une action donnée et avec un progrès juste , s'élèvent, grondent et éclatent. Il ne faut pas vingt ans pour faire éclater le caractère d'Othello. Les événements s'y doivent précipiter. Il est imprudent de ramener le drame aux proportions de l'épopée. Le récit comporte une longueur, et quelquefois une insignifiance morale de détails odieuse à la tragédie. Il faut ici que tous les coups portent, parce que l'action ne peut pas se prolonger. Sans doute les actions où les situations se pressent ainsi, où les passions éclatent soudain , où les caractères se déploient brusquement , où le temps et les situations intermédiaires qui les amènent peuvent être ou supprimés ou singulièrement réduits , sont rares ; il faut savoir les choisir ou les créer : c'est néanmoins la loi du genre, et ce n'est pas la détruire que de la violer ; tôt ou tard elle se venge. L'action dramatique a son caractère. Toute action suppose un agent, et c'est par l'effet qu'a produit sur sa situation morale le cours de l'action , que l'intérêt dramatique s'éveille ; c'est du choc des événements que doit jaillir le caractère.

Les règles françaises, et on peut dire grecques, en

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