QUATRIÈME PARTIE
resserrant l'action et en concentrant les caractères, ramassent toutes les impressions en une seule qui en devient d'autant plus intense.
Sans doute la tragédie française a un côté faible , mais ce n'est pas celui-là. Le caractère du drame est non pas « le réel, » comme le dit M. V. Hugo, ce qui serait le destituer d'idéal et de vraie poésie, mais la plus énergique et la plus vivante individualité. Il n'en saurait être autrement : l'individualité dans le drame arrive même à une limite excessive ; car elle met en péril la généralité, l'essence, le fond du caractère. Quand l'homme représente l'homme, c'est nécessairement un homme ; sa personnalité est éclatante dans l'acteur qui le représente. De là deux périls : l'un, d'accuser cette personnalité par des traits si précis que l'unité du caractère et son idéalité disparaissent en même temps qu'apparaîtra la réalité; l'autre, que la personnalité n'ait pas le temps de se caractériser par des formes assez particulières : c'est par là que la tragédie française , jusque dans son créateur et son plus parfait représentant , peut laisser quelque chose à désirer. On a dit, et avec raison, que ces personnages qui ne vivent que par une seule passion et pour une seule passion ; pour qui tous les autres sentiments, tous les autres intérêts de la vie , toutes les réalités disparaissent, ont quelque chose de factice, ne sont plus que des figures allégoriques, des personnifications vagues, froides , sans vie , sans caractère , des êtres généraux , abstraits , et en quelque sorte des arguments philosophiques ; par conséquent le but de l'art dramatique est
absolument manqué ; ce qu'il doit me montrer, c'est l'homme, non pas réel, comme on le dit, par une confusion de termes qui conduit à une confusion d'idées, et en fin de compte au réalisme ; mais l'homme individuel, quoiqu'en même temps idéal. Il est évident que ce n'est pas là l'homme que nous présentent souvent les héros de la scène française ; ils manquent trop souvent d'une physionomie propre, d'une individualité forte; mais je n'accepte pas ce défaut comme inhérent à la forme classique de la tragédie ; c'est une faiblesse des écrivains inférieurs du genre , à peine sensible dans Corneille, plus manifeste dans Racine, et qui éclate dans Voltaire. — Shakspeare nTa pas créé des personnages plus vivants que Chimène, le Cid, Pauline, Emilie, Cléopâtre; sans doute ils ont un caractère idéal, et si l'on efface d'eux ce caractère , il en restera peu de chose ; mais n'est-ce point par cette puissance intérieure et cette essence idéale qu'ils vivent véritablement, qu'ils sont ce qu'ils sont, et non autres? L'action tragique a pour objet de mettre en relief et de faire éclater, par une explosion progressive, ce principe d'unité de leur physionomie morale, plus accusé en eux assurément que dans la vie réelle, mais qui peut dominer l'accident sans le détruire, et, par un effort rare mais possible du génie, associer, dans une création t l'individualité la plus forte à la généralité la plus vraie et la plus idéale.
La vie réelle présente rarement ces figures accentuées, ces physionomies morales où domine, au milieu des traits accidentels qui marquent extérieurement