QUATRIÈME PARTIE
transmet sans la peine, mais aussi sans les jouissances de l'activité , qu'ajoutera le spectateur à la scène dont tous les détails sont si fortement exprimés? Je trouve que ne pas ensanglanter la scène est une loi bien judicieuse; ce n'est pas là une fausse délicatesse : c'est dans l'intérêt même de l'émotion. La représentation a trop de réalité pour que le spectateur ne se mette pas en garde; il regarde comment l'acteur donnera le coup de couteau , et si la lame rentrera dans le manche, parce qu'il sait bien qu'on ne tuera pas un homme pour réaliser plus complètement le tableau. Je doute qu'aucun coup de poignard, administré devant le public , fasse un effet aussi esthétique qu'un seul mot, si on sait le trouver sublime et tragique. Au boulevard du crime on peut s'y tromper ; on a besoin là de frapper les yeux ; mais l'art a-t-il quelque chose à voir là? la parole ne devient plus l'instrument véritable de la représentation, ce n'est presque plus un art de l'esprit. La perfection même des moyens de représentation réelle, animée, vivante, est un péril pour l'art dramatique. *
1 On a dit que le théâtre , né au sein du peuple , ayant besoin d'un grand concours de spectateurs , ne pouvait être isolé de la foule , et devait , sous peine de tomber dans la langueur, rester constamment un plaisir populaire. Mais tous les arts n'en sont-ils pas là? Y a-t-il des arts plus aristocratiques, plus démocratiques les uns que les autres? Je n'en crois rien. Les arts ne doivent point s'adresser à un public privilégié, en ce sens qu'ils s'adressent à l'essence de l'humanité , qui ne connaît point les distinctions sociales ou politiques ; mais ils ne s'adressent à aucune classe particulière, ni élevée, ni basse ; et si l'on entend par populaire , un plaisir qui doit s'adresser plus spécialement à une certaine classe des nations , le théâtre n'est pas un plaisir populaire. Il y a un public idéal pour qui l'écrivain doit composer son œuvre , et s'il veut rester grand, il ne doit flatter ni la grossièreté des uns, ni les raffinements efféminés des autres.
Quel acteur, fût-il Talma, pourra remplir la conception idéale que le nom seul d'Achille éveille en moi? Quelle est la tragédienne, fût-ce Mlle Rachel, dont l'art pourra me montrer, dans leur haute et pleine idéalité, ou le personnage de Pénélope, ou celui de Didon ? La beauté de la femme est un danger de plus ; le théâtre parle plus aux sens que toute autre forme de l'art poétique ; il donne plus de réalité à ces figures devenues moins chastes et moins hautes, à ces peintures devenues plus périlleuses ; pour le purifier, pour le purger de tout ce que la partie la plus matérielle de notre imagination y peut mêler de sensible et d'énervant, il faut un génie rare, et toutefois je doute que jamais le théâtre devienne une école de mœurs ; c'est une tentation trop forte pour qu'il soit prudent d'exposer à ses plaisirs la jeunesse : c'est le plaisir des âmes fortes, et du caractère comme de l'âge virils. Cet art est à la poésie épique ce que la peinture est à la sculpture ; et bien qu'il soit oiseux à peu près de comparer des formes vides, des généralités, abstraction faite des réalités qui les remplissent, je ne puis, au point de vue esthétique, préférer la tragédie à l'épopée, ni la peinture à la sculpture ; je ne puis préférer ce qu'on appelle le système romantique, qui n'est autre que le réalisme plus ou moins logique et conséquent, au système des Grecs et de la France, qu'on a eu toute raison d'appeler glorieusement classique. La tragédie française a encore des héros ; c'est une nature humaine, mais idéale, qu'elle présente; elle est par conséquent plus pure ; elle laisse dans