QUATRIÈME PARTIE
l'âme des impressions moins violentes, des traces moins troublées ; mais elle l'abat moins ; elle la fortifie, elle la console, elle l'élève. Je pense qu'on doit sortir d'une représentation de Macbeth et A'Hamlet avec une moins haute idée de l'homme, plus troublé dans ses espérances et plus agité dans son cœur, que de la scène des Horaces, de Polyeucte ou de la Mort de Pompée. Le mot de Macduff, la profondeur de cette haine et de cette implacable vengeance qui m'attestent la profondeur delà douleur paternelle, me font frémir; mais quoi qu'en dise M. de Chateaubriand, je trouve le mot de Curiace encore plus beau. L'héroïsme n'a pas étouffé la tendresse ; et si j'entends comme un accent douloureux , comme le murmure de la passion luttant contre le devoir, retentir au fond de mon cœur, qui comprend son silence, je m'exalte au cri triomphal que poussent avec une sérénité fière et triste, l'honneur et le patriotisme victorieux. Ni Macbeth, ni Hamlet, ni César, ni Othello, ne sont des héros ; c'est plutôt aux femmes que Shakspeare a réservé ce rôle; mais je ne sais, parmi ses plus ravissantes créations, Ophélie ou Desdémone, quelle est celle qui effacerait ou ferait seulement pâlir la gloire de Chimène ou de Pauline.
L'idéal du caractère n'est pas la moralité : c'est sa force, c'est sa liberté, c'est sa personnalité; c'est l'individu atteignant, dans la mesure que permet le .genre dramatique, toute la richesse du genre auquel il appartient. Si l'on entend par l'individu autre chose , on enlève toute poésie , toute pureté au drame ;
la représentation doit être le but de toute cette poésie ; le drame doit être fait pour être joué ; il doit se prêter à une représentation possible, imaginaire, et cette représentation peut seule déployer le mouvement de l'action, le lien des scènes qui n'en sont que des moments , le naturel du dialogue et l'intérêt dramatique. Je ne comprends pas un drame que l'on ne puisse pas jouer. Quant au style, la métaphore abonde, parce que la passion est toujours mêlée d'un élément physique, la sensation, et que la sensation imprime son caractère à la pensée pure, et la transforme en un corps, en une image.
La tragédie met un peu les hommes sur un piédestal. Les Français les ont mis souvent comme sur une tribune ; ils ont pris la pompe pour la grandeur, la déclamation pour l'éloquence, la solennité de la forme pour la majesté ; ils ont donné des attitudes un peu apprêtées et comme des poses plastiques à leurs personnages. * Fénelon a justement reproché à Corneille l'emphase de paroles qu'il a prêtées à ses héros, et qui est contraire non seulement à la vérité historique, mais à la loi de l'art. Ce qui est fort, libre, l'être qui s'appartient à lui-même, a une liberté de mouvements et comme une grâce simple et familière qui se courbe sans se baisser; 2 il n'a pas besoin de se
1 Athalie est toujours représentée un poignard à la main :
Un poignard à la main l'implacable Athalie Au carnage animait ses barbares soldats.
un poignard à la main ,
Rit du faible rempart de nos portes d'airain.
2 Sophocle est ici un incomparable modèle.