QUATRIÈME PARTIE
nerveux est dans l'âme, d'où tout part. C'est l'âme qui rit, dit Jean-Paul, et non le corps ; de même que c'est elle aussi qui pleure.
Ce rire nait, dit-on, d'une absurdité infinie,1 du contraste violent entre ce qui est et ce qui doit être , d'une dissonnance profonde et inattendue dans le rapport des choses ; c'est la disproportion entre l'effort et le résultat qui provoque le rire et constitue le ridicule.
Parturient montes : nascetur ridicuïus mus.
J'avoue que cette explication ne me satisfait pas complètement ; je n'aperçois aucune relation nécessaire entre le mouvement nerveux du rire et l'objet qu'on appelle ridicule. Pourquoi l'absurdité fait-elle rire? c'est ce qu'on ne me dit pas. D'ailleurs ce contraste entre la réalité et ce qui doit être, ne peut-il pas exciter les larmes de la pitié , les terreurs de la sympathie? Pleurer est aussi une action des nerfs sur les muscles et des muscles sur la face; physiologiquement, ils se touchent : les larmes, dans les accès nerveux, deviennent facilement un rire effrayant, et le rire exagéré arrive promptement jusqu'aux larmes On pourra voir quel rapport ont entre eux le rire et les larmes , en étudiant avec soin la comédie de Georges Dandin, Certes il est ridicule; mais sa douleur et sa honte sont dignes aussi de pitié, et on pourrait peut-être
1 C'est le sentiment d/Aristote qu'on a commenté en mille manières i Poét. , V. Ridiculum est "peccatum quoddam et turpitudo doloris expersneque perniciosa.
avec raison reprocher à Molière d'avoir ici marché trop près des limites d'un genre tout à fait opposé. Le rire me paraît être évidemment l'expression physiologique d'un sentiment très vif de joie, de bonheur, de plaisir ; ce plaisir est si vif qu'il contracte les muscles du visage, et s'épanouit comme une fleur de gaîté sur les joues de la face.
Le rire a ses degrés : il y a le sourire , le franc rire , l'éclat de rire. À toutes ses nuances, il a sa source dans le sentiment plus ou moins vif d'une joie intérieure, d'une satisfaction personnelle, toujours produite par la conscience d'une augmentation de notre être, ou de sa puissance ou de sa liberté.
L'homme seul rit. L'animal ne sait ni pleurer ni rire : à quoi sont dues les phases diverses de ce phénomène physiologique? Un ineffable sourire erre sur la bouche des divinités grecques et sur les lèvres des anges, produit par la conscience de la plénitude de leur être, et de l'équilibre juste et sain de toutes leurs facultés.
Qu'est-ce qui peut encore produire ce rire?
Ecoutons Platon ; voici ce qu'il nous apprend dans le Philèbe :
a — Socrate. L'ignorance, dans les hommes puissants, est odieuse et honteuse, parce qu'elle est nuisible au prochain ; au lieu que l'ignorance accompagnée de faiblesse, forme la classe et le caractère des personnages ridicules. — Prot. C'est fort bien dit ; mais je ne découvre pas encore en ceci le mélange du plaisir et de la douleur. — Socr. Commence par con-