QUATRIÈME PARTIE
cevoir la nature de l'envie. — Prot. Explique-la-moi.
— Socr. N'avons-nous pas dit que l'ignorance est un mal partout où elle se trouve? — Prot. Et avec raison.
— Socr. Mais quoi l par rapport à la fausse opinion que nos amis se forment de leur sagesse, de leur beauté, et des autres qualités dont nous avons parlé, n'avouerons-nous point que cette disposition de nos amis, lorsqu'elle ne nuit à personne, est ridicule? — Prot. Oui. — Socr. Ne convenons-nous point aussi qu'à titre d'ignorance c'est un mal? — Prot. Sans doute. — Socr. Quand nous rions d'une pareille ignorance, sommes-nous joyeux ou affligés? — Prot. Il est évident que nous sommes joyeux. — Socr. N'avonsnous pas dit que c'est l'envie qui produit en nous ce sentiment de joie à la vue des maux de nos amis ? — Prot. Nécessairement. — Socr. Ainsi il résulte de ce discours que, quand nous rions des ridicules de nos amis, nous mêlons le plaisir à l'envie, et par conséquent le plaisir à la douleur , puisque nous avons reconnu que l'envie est une douleur de l'âme, et que d'ailleurs rire est un plaisir. — Prot. Cela est vrai. — Socr. Ceci nous fait connaître en même temps que , dans les lamentations et les tragédies, non seulement celles du théâtre, mais dans la grande tragédie et comédie de la vie humaine , le plaisir est mêlé à la douleur. »
C'est là une admirable et profonde analyse des plus cachés sentiments et des plus secrètes pensées du cœur humain. Oui, l'âme humaine est ainsi faite : l'envie nous fait goûter un plaisir coupable, mêlé de remords, mêlé de tristesse , et par conséquent douloureux à la
vue de la laideur physique, intellectuelle ou morale d'autrui, mais qui ne va pas jusqu'à rire du mal; nous sommes joyeux, mais d'une joie qui n'est pas pure, du mal qui se trouve dans un autre. Il y a une souffrance dans l'ironie ; car ce n'est pas le mal lui-même qui fait plaisir à l'âme : comment pourrait-elle se complaire au spectacle du désordre qui l'offense et qui la fait souffrir ? ce serait plus que de la faiblesse ; ce serait être complice du désordre, que d'y sympathiser et de s'y associer. Mais cette envie a son côté noble et grand. L'homme est fait pour commander et non pour obéir : il y a en lui une soif de supériorité, appetilio quœdam princ'patus , 1 qui, ne trouvant pas à se satisfaire dans la réalité positive, se repaît d'une supériorité relative que rend manifeste et éclatante l'infériorité d'autrui. On en a voulu conclure que c'était le signe d'un sentiment profond de personnalité, d'égoïsme; on a vu je ne sais quel plaisir malin dans cette satisfaction d'amour-propre et d'orgueil ; on a dit que le rire était malsain2 et qu'il n'exprimait jamais la sympathie ni la bienveillance, et l'on a menacé de la colère divine ceux qui s'y abandonnent : 3 malheur à vous qui riez ! car vous pleurerez.
Il y a bien quelque chose de vrai dans ces observations ; mais on en tire des conclusions excessives. D'abord, si l'éclat de rire annonce une faiblesse de l'âme, il en est ainsi des larmes. Platon blâme Homère
1 Cic. , de Oflic.
u2 M. de Lamartine, Cours famil. de littérat,
3 Bo3Suet.
de montrer les dieux dominés par un rire qu'ils ne peuvent modérer ni arrêter ; 4 mais il lui reproche également de nous peindre Jupiter lui-même versant des pleurs sur le sort de Sarpédon. 2 Tous les sentiments, la compassion comme l'orgueil, la conscience de la force et le sentiment de la faiblesse , peuvent arriver à un excès qui les rend funestes. A cet état de paroxysme , qui efface la beauté et fait grimacer la figure , le rire et les larmes indiquent également un trouble profond de l'âme, un désordre dans l'équilibre qui seul constitue le bonheur comme la sagesse.
Mais cet équilibre, dans l'homme qui est faible, ne peut jamais être parfait ; il ne l'est jamais. Il y a donc place pour des êtres qui penchent vers l'un ou vers l'autre, et pour des arts qui exploitent plus spécialement l'un ou l'autre de ces sentiments. La tragédie fait appel aux tendresses et aux pitiés de l'âme ; la comédie réveille le sentiment de dignité, d'orgueil, de soif de commandement, qui fait, lui aussi, partie de la noblesse de notre être.
Mais il faut que ces sentiments soient l'un et l'autre épurés par l'art. Et voici comment l'art épure le rire et justifie le ridicule et le comique. De même qu'il y a une félicité mélancolique dans le malheur tragique, résultant de la grandeur d'âme qu'il révèle , de même il y a, dans la sottise comique et dans la satisfaction joyeuse qu'elle provoque, un certain retour qui la mesure et comme une certaine tristesse qui la tempère.
1 Iliad., I, 599.
2 Iliad. , XVr, 433.
On voit donc comment la disproportion , le défaut de convenance entre les choses, l'absence d'harmonie entre ce qui est et ce qui doit être , tout en choquant la raison et en blessant parfois le sens moral , peuvent encore être esthétiques, c'est à dire plaire et causer une satisfaction qui n'est pas égoïste et une envie qui n'est pas malsaine.
Ce n'est pas un sentiment égoïste et étroit de supériorité personnelle que la vue de la sottise provoque ; le moi n'y joue aucun rôle , pas plus que dans aucune émotion esthétique, dont le caractère le plus certain et le plus clair est d'être désintéressée. Il n'y a pas de retour sur soi-même, considéré comme une individualité ; mais tout spectateur fait partie d'un public ; et tout public, c'est l'homme en général; il porte l'humanité en soi. Ce qui rit en nous, au théâtre, ce ne sont pas les individualités, le côté mesquin et petit, mais bien le sentiment essentiel et l'instinct général de grandeur inné à tout homme. En écoutant un opéra, une comédie, en contemplant un tableau, je me dépouille de tous les petits accidents qui sont encore en moi ; je m'élève à la plus haute généralité dont je sois capable , et c'est à ce public idéal que s'adresse et parle l'art. Il en résulte qu'au spectacle de certains vices qui déshonorent quelques individus de son espèce, l'humanité se réjouit de n'en être pas atteinte, et de s'élever, au moins idéalement, par le mépris qu'elle leur témoigne, au dessus de ces faiblesses qui abaissent parfois Y homme jusqu'à la bestialité.
Une des premières manières de faire rire les hommes,