‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 24 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

esprits, à mesure que l'étude des sciences et la pratique de l'industrie s'étendent, les langues reçoivent, dans leurs éléments pittoresques et poétiques, des blessures qui peuvent être mortelles, car on les frappe au cœur. Qu'on y fasse bien attention : l'analyse est une anatomie; elle tue tout ce qu'elle touche et ne fait que des cadavres. Il est de l'essence du mot, dit déjà Hegel, d'abstraire et de résumer.

Si donc il y a au sein du discours un principe qui cherche avant tout la clarté , et satisfait ainsi au besoin logique qui tourmente l'esprit, il s'y trouve également agissant, et avec une égale énergie, un principe qui aspire à produire d'autres effets : il veut que les pensées non seulement se fassent voir et toucher, mais encore qu'on les voie avec plaisir ; il les revêt d'agréments et les colore de grâces ; il ne se borne pas à les éclairer, il les illumine. Or, comme toute langue contient ces deux éléments , tout homme possède , dans la langue qu'il parle , l'instrument le plus parfait et le plus complet d'expression. Armé de ce pinceau et de cette lyre, il peut toujours exprimer, et toujours il exprime ou le sentiment que la beauté a produit en lui, ou la beauté elle-même.

On ne peut donc tirer de la constitution des langues aucune objection sérieuse contre les propositions que nous nous sommes efforcé de démontrer. Bien au contraire , et il nous paraît dès à présent acquis que le sentiment du Beau, dans son essence, c'est à dire dans sa plénitude , se compose d'une impression agréable , suivie d'une conception intellectuelle et aboutissant à

un effort d'expression, de création. Cet état est inhérent à la nature humaine , et tout homme est doué des trois facultés qui le constituent. L'art est un fait universel , le beau un état universel , et tout homme venant en ce monde est un poète.

§ II. À quelle faculté de l'âme faut-il rapporter l'état ou l'acte esthétique?

Jusqu'à présent nous avons pu présenter des résultats justifiés par le raisonnement et confirmés à peu près tous par l'autorité des plus grands esprits. Ce dernier appui, qui nous était si nécessaire, va désormais nous manquer, et nous manquer au point où il nous était le plus nécessaire ; car nous voici arrivé au nœud même de la question. Il nous faut rechercher quel est le caractère éminent, essentiel de ce sentiment très complexe que l'on nomme esthétique, qui renferme des éléments si divers et embrasse , dans sa définition, des notions si nombreuses et si différentes. Nous nous trouvons devant un problème obscur et redoutable ; les plus grandes autorités se combattent, se contredisent, se réfutent; c'est pour ainsi dire sans guide

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