QUATRIÈME PARTIE
a été de leur montrer quelques uns de leurs semblables déguisés en bêtes ; plus tard , abêtis et enlaidis par le vice. La luxure était représentée par le bouc; le gros ventre des silènes , leurs lèvres épaisses , leurs yeux gonflés , dépeignaient la gourmandise , l'ivrognerie, la sensualité grossière. L'humanité, à ce spectacle, sent se réveiller plus forte , par un contraste saisissant, la conscience de sa noble destinée ; elle sent plus vivement qu'elle vaut mieux que cela, et la joie orgueilleuse de se sentir supérieure à ces infirmités et à ces misères, chatouille son âme d'un plaisir si vif qu'il produit tous les degrés et toutes les nuances du rire , indulgent ou railleur, jovial ou méprisant. Le mépris que nous inspire Tartufe relève plus distinct et plus fort en nous le sens de la loyauté et de l'honneur ; et à rire du poltron et du lâche, tout spectateur devient plus courageux et plus brave. Non pas que je veuille dire que la comédie corrige les vices de chaque spectateur individuel ; mais elle entretient en chaque homme l'essence de l'humanité en général, l'idée de sa grandeur morale, le respect et l'amour, l'estime de ce qu'il y a de noble et de haut dans la nature humaine. Cependant il faut avoir bien soin que cette malignité, cette envie , qui se plaisent à voir rabaisser autrui en se sentant élever d'autant, ne deviennent cruelles. Pour rire du vice, il faut que le spectateur retranche le vicieux de l'humanité, non pas de l'humanité telle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait être; mais néanmoins, comme ces vicieux sont cependant des hommes , il faut encore que sous ces rires moqueurs il sente percer une sorte
de sympathie profonde pour l'homme en général. Les grands comiques ont l'âme tendre, et même le caractère triste et mélancolique : regardez Molière. ' Il ne faut pas que dans le caractère comique l'humanité soit trop abaissée, trop humiliée, trop méprisable ; la scélératesse, le vice pervers, les hontes odieuses ne doivent pas être rendus ridicules : mais nous pouvons rire des vices légers, des inconséquences, des faiblesses, des travers, qui n'atteignent pas le fond et ne détruisent pas l'essence de la moralité. Faire rire d'un assassin, et surtout de l'assassinat, c'est un attentat contre le goût autant que contre la morale ; il en est de même de rire de la vertu; remarquons bien, dans Àlceste, par exemple, qu'on peut et qu'on doit rire quelquefois d'un honnête homme, mais non de ce qu'est en lui l'honnêteté. Tout ce qui est profondément odieux ou misérable reste digne de la colère ou delà pitié : sachons conserver en nous la vertu de l'indignation et du mépris.
Tartufe est le comble de l'art : il est le personnage comique de la pièce , mais non le personnage éminemment ridicule, rempli par Orgon, cet autre Sganarelle.
1 On s'est demandé pourquoi le rire , s'il est un attribut de l'intelligence , est si fréquent sur la bouche des enfants, des femmes, des nègres? Le rire est chez eux insouciant et cruel ; ils n'ont ni les uns ni les autres l'âme tendre. Dans le vicieux , ils ne voient que le vice et le raillent sans pitié ; ils ne voient pas l'homme, et ne le ménagent ni ne le respectent jusque dans son abaissement; ils sont implacables dans leur vengeance. Quoi! dira-t-on, la femme n'est pas tendre, et le rire chaste et pur de la jeune fille est cruel? La femme est égoïste dans son amour ; elle sacrifierait à celui qu'elle aime l'univers entier; en dehors des êtres qui lui sont chers, il n'y a rien; pour elle l'humanité n'existe pas, les idées générales sont sans intérêt et sans influence ; pour punir un crime qui lui a ravi l'objet de son amour, elle ne trouvera pas de supplices assez cruels ; et si le crime ne la touche pas, il pourra trouver en elle un juge d'une faiblesse coupable.