QUATRIÈME PARTIE
poésie lyrique recherche les rhythmes expressifs , la mélodie des sons, le mouvement tumultueux, orageux, presque le désordre des idées , qui expriment si bien la passion que l'âme ne peut plus contenir. Dans la réalité, tout sentiment est personnel; mais toute personnalité réelle est pauvre, étroite, insignifiante. Que me font à moi, public, lecteur, c'est à dire homme, les douleurs de M. un tel ou de Mlle une telle? Le poète peut parler de lui-même ; mais il faut alors qu'il se transforme, qu'il s'idéalise ; il faut qu'il oublie en lui tout l'accident, toutes les faiblesses et les circonstances de la réalité ; l'art doit transformer ces sentiments personnels en sentiments généraux ; il faut que ce qui fait battre votre cœur, fasse battre aussi le cœur de tous ceux qui vous écoutent.
La poésie lyrique est l'expression des pensées et des sentiments qu'arrache la force d'une situation actuelle. Toute situation est ou une action , ou le résultat d'une action; c'est donc comme une scène d'un drame. II y a pourtant quelque chose de plus : l'homme ne chante pas seulement pour lui-même, pour épancher ses sentiments, pour se délivrer de leur oppression par la vertu libératrice de la beauté ; il faut que le poète lyrique ait pour objet de les vouloir communiquer; ce n'est pas une prière silencieuse qui sort de ses lèvres frémissantes, c'est une prière publique ; il veut enflammer tous les cœurs du même enthousiasme qui le brûle, et précipiter toutes les âmes dans un même courant de sentiments. C'est l'éloquence de la poésie ; il se mêle comme un but sérieux , reli-
gieux, patriotique et haut, à l'inspiration lyrique ; aussi se permet-elle des libertés étranges. Emporté par l'inspiration et comme par le souffle divin, le poète s'égare en digressions prolongées, d'où il revient brusquement pour s'égarer encore, ne mettant d'autre unité, dans son œuvre, que l'unité d'impression. Souvent les lois mélodiques clurhythme sont violées pour faire place à l'expression ; à chaque instant ce sont des formes nouvelles de style , des images violentes , des tours heurtés , que répudient les lois des formes grammaticales ; tout respire une émotion profonde , concentrée , tout intérieure, dégagée des règles et libre de ses mouvements; c'est l'âme seule que l'art exprime et dont il peint les agitations , les transports , les orages de sentiments ; cependant il ne dédaigne pas de peindre le monde extérieur ; mais quand il est ainsi descriptif, ce n'est pas pour elle-même qu'il peint la nature , mais pour en montrer l'impression et le retentissement au fond du cœur humain. Toute pièce lyrique est courte, parce que les sentiments violents épuisent vite l'âme, et que la nature ne résiste pas longtemps à ces ardeurs lyriques , à ces cris de triomphe , ou à ces accents pathétiques de la douleur. Pindare est le chef de ces chantres sublimes. Je m'étonne d'avoir entendu dire par un des hommes qui connaissent le mieux et qui savent le mieux goûter les œuvres de l'art antique , que ce le vrai, le grand lyrisme, est presque impersonnel , * )) et que ce Pindare n'introduit pas cette émotion
1 M. Vitet, Revue des Deux-Mondes , 1 fév. 1860.