PREMIÈRE PARTIE
qu'il faut nous aventurer dans ces ténèbres et marcher dans cette obscurité; cette obscurité tient à un fait, et est, par conséquent, l'écueil inévitable du sujet. Toutes nos facultés, nous avons déjà pu le voir, concourent dans une proportion variable , il est vrai , mais enfin concourent à produire chacun de nos actes spirituels. Ce qui rend tout cela impénétrable, dit Bossuet , c'est que concevoir, c'est aimer, et qu'aimer c'est concevoir, connaître et vouloir. L'âme est présente tout entière dans chacune de ses opérations, et, indivisible dans sa substance , elle est indivisible dans son action. Les divisions qu'on y pratique ne sont qu'un artifice de la science ; purement abstraites, elles n'ont aucune réalité objective et ne sont qu'un moyen théorique de se reconnaître dans la multiplicité confuse des faits moraux de la nature humaine. Toutefois, s'il est vrai que, dans quelque état qu'on la suppose, l'âme à la fois sent, veut et connaît, il n'est pas moins certain que, dans ses actes, prédomine tour à tour la sensibilité , la volonté , la raison , et que la simultanéité d'action de ses facultés, dans chacun de ses actes, n'est pas un motif légitime de renoncer aux classifications logiques et de nier l'utilité que la science en retire.
La science est la forme nécessaire de la connaissance humaine. On ne connaît véritablement que ce que l'on sait. Mais l'homme n'est pas un pur esprit : il ne peut pas sortir du temps et de l'espace , négliger les ombres qui passent et les figures qui disparaissent. La parole , organe nécessaire de la pensée , devient ainsi
un organe nécessaire delà science, qui, par elle, entre dans le temps et dans l'espace, et met la division et l'abstraction dans ce qui est un, simple et vivant. Mais cette multiplicité apparente ne trompe personne sur l'unité indivisible de la substance spirituelle, et elle est indispensable à l'esprit faible et borné de l'homme, pour chercher et comprendre la vérité. Il faut donc conserver les classifications philosophiques , car elles sont logiquement et scientifiquement réelles. Le principe de ces classifications est de déterminer dans chaque fait complexe , et ils le sont tous , quel élément , quelle faculté prédomine : la sensibilité, la volonté, l'intelligence.
La recherche spéciale qui nous occupe est plus délicate, l'analyse en est plus difficile que toute autre, parce que, non seulement toutes les facultés concourent à produire l'état esthétique, mais parce que, en outre, leur action y semble être à la fois simultanée et égale. Dans la douleur, dans la détermination morale, dans l'acquisition d'une vérité, j'ai beau voir concourir et simultanément toutes les facultés de l'âme, je distingue facilement celle qui, dans chacun de ces faits, joue le rôle supérieur, prédominant, et lui imprime un caractère essentiel. Dans le sentiment du Beau, j'ai peine à le démêler, plus de peine encore à le distinguer avec précision et à le décrire.
Pour nous aider dans cette recherche, rappelonsnous que, d'après notre précédente analyse, le sentiment du Beau renferme le besoin , le désir et l'effort même, plus ou moins énergique, plus ou moins heureu-