‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 26 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

sèment réalisé, d'une expression, d'une production. Ce fait, qui a peut-être été un peu négligé , a été ici , si je ne m'abuse, solidement établi. S'il en est ainsi, il est clair que l'état esthétique ne pourra être rattaché qu'à celle de nos facultés dont les opérations sont constamment accompagnées d'un besoin d'action extérieure, d'un désir de reproduction.

Examinons donc, à l'aide de cette lumière fort claire assurément , si le sentiment du Beau n'appartient pas à la sensibilité.

L'état esthétique est un état sensible : il est impossible de le nier. Il est toujours produit par une forme sensible, ou à l'occasion d'une forme sensible ; il affecte par conséquent nécessairement les sens. L'homme ne se l'impute pas à lui-même, comme à sa cause ; et non seulement il produit des effets incontestables sur l'organisme , tels que le rire et les larmes , ce qui ne laisse pas le moindre doute , mais encore, si le fait sensible , la sensation, n'en est pas l'essence, c'en est au moins le point de départ et la première origine. La sensation, comme l'expérience et l'observation le démontrent, est le moyen nécessaire par lequel le Beau plaît à l'âme. Ce qui plaît uniquement aux sens, n'est pas beau , il est vrai; ce plaisir n'est pas esthétique : il est sensuel. Mais ce qui plaît uniquement à la raison , sans passer par l'intermédiaire d'une sensation , et sans enfermer nécessairement une image étendue, n'est pas non plus le Beau, et le plaisir qu'il cause n'est pas esthétique : ce sera la joie de la vérité conquise , ou la jouissance plus noble encore du devoir ou du sacrifice accomplis ;

ce sera un plaisir intellectuel ou moral , mais grave et sérieux, et non pas libre et insouciant comme le Beau. De là vient que l'homme seul goûte le Beau et connaît les jouissances des arts; c'est que seul il est en même temps et indissolublement un être raisonnable et sensible.

Bien que les sens fournissent au sentiment du Beau sa première origine, ils n'ont pas tous ce privilège ; et c'est un fait très remarquable et d'une explication des plus difficiles, qu'il n'y ait que deux sens par lesquels se transmettent à l'âme les plaisirs esthétiques : la vue ! et l'ouïe. Si l'on veut se rendre compte de ce qui se passe dans l'organisme au moment du fait esthétique, on n'a qu'à considérer comment il est affecté par la musique ; car le mode de transmission de la lumière paraît avoir la plus grande analogie avec le mode de transmission des sons , et expliquer l'un ce sera expliquer l'autre.

Les sons de la voix, comme ceux des instruments de toute nature, comme les bruits de toute espèce, ne sont que des vibrations, c'est à dire des ébranlements des couches d'air qui enveloppent l'appareil sonore. Ces vibrations sont propagées en ondes qui viennent frapper l'organisme savant et compliqué de l'oreille , dont la pièce principale est le tympan ou tambour. Cette peau tendue reçoit les couches d'air ébranlées par le mouvement du corps sonore, et, sous cette im-

1 Leibnitz, Princip. de la Nat. et de la Grâce. Ed. Dut. Tom. II, p. 38. « Les plaisirs que la vue trouve dans les proportions sont de la même nature que ceux de la musique. »

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