‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 27 sur 235 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

pression, s'ébranle à son tour; et, chose étrange, le nombre des vibrations qu'elle produit est égal au nombre des vibrations qu'elle a reçues. Ces vibrations de l'oreille ébranlent à leur tour les nerfs du cerveau, qui les communiquent à toute la machine et les portent, par une voie inconnue aux hommes, jusqu'à l'âme. Ce n'est pas tout : il y a d'autres impressions sensibles plus nombreuses, sinon plus profondes, et qu'il importe de ne pas oublier. La peau qui enveloppe le corps de l'homme peut être comparée à une trame prodigieusement fine de nerfs invisibles , mais communiquant tous, tous solidaires dans leurs plus légers mouvements , et attachés les uns aux autres par des relations mécaniques et sympathiques. On ne peut toucher un seul point de ce réseau délicat et impressionnable , on ne peut remuer un fil de ce filet de cordes nerveuses et toujours tendues, sans imprimer un frémissement à l'être tout entier. Or, non seulement la musique le touche en un point, le plus délicat de tous, l'oreille ; mais le système nerveux est attaqué par tous les points à la fois. Quiconque se rappelle quel rôle joue dans la vie organique le système nerveux, et comment il constitue pour ainsi dire toute la sensibilité, ne niera pas que l'état esthétique produit par la musique ne soit sensible, au moins dans son origine. C'est par là qu'on explique ces commotions électriques qui ébranlent un peuple entier, les effets prodigieux d'un chant national, religieux ou militaire, quand il arrive jusqu'à la fibre intime et profonde. De là cette exaltation produite par une musique d'un certain caractère , et qui transporte

jusqu'au délire la volupté lascive des bacchantes, ou les mâles courages des soldats. On peut dire, et presque sans métaphore , comme le philosophe-musicien Aristoxène l le disait de l'âme , que l'homme est une lyre :

Mon cœur est un luth suspendu : Sitôt qu'on le touche, il résonne. 2

Mais ce sont là uniquement ou au moins en grande partie des exaltations du système nerveux. Quelques rapports qu'ait l'organisme avec l'âme, il s'en distingue ; la sensation ne peut changer de nature , et elle reste la sensation ; c'est un côté puissant, mais sensuel de l'art musical , et il ne l'explique pas tout entier. Le plaisir éprouvé ne serait pas pur s'il n'était qu'un frémissement nerveux ; parti de la sensation, il y resterait emprisonné ; il troublerait l'âme en enivrant les sens d'harmonie ; ce serait une sirène voluptueuse dont il faudrait fuir l'amour corrupteur et la beauté perfide , et non la pure et céleste Uranie.

Il sera peut-être superflu de prouver que , dans la musique , il se passe en nous autre chose qu'une modification organique ; 3 personne ne le conteste , si ce n'est quelques philosophes attardés , qui en sont encore

1 Cic. Tuscul.

2 Béranger.

3 Quand l'action du son sur l'auditeur se borne à une action purement physiologique, elle est loin de procurer un plaisir esthétique. Il arrive assez fréquemment que certaines voix, les voix aigres et stridentes des jeunes garçons, des enfants de chœur, occasionnent une véritable attaque de nerfs. J'en pourrais citer des exemples. L'art n'a plus rien à voir dans un pareil phénomène : il faut l'abandonner tout entier à la médecine. De plus , tous les bruits capables d'imprimer une violente secousse au système nerveux, et même a l'organe auditif, sont loin d'appartenir a la musique.

Page 1