PREMIÈRE PARTIE
à prétendre que la pensée n'est qu'une fonction ou une sécrétion du cerveau. 1 Pour tous ceux qui croient, avec Descartes, qu'entre la matière et l'esprit, la pensée et la substance étendue , il y a un abîme , il suffira de leur rappeler que la musique éveille en nous des affections éminemment morales , des volontés et des idées que l'ébranlement du système nerveux est impuissant à produire, quoiqu'il puisse avoir avec ces phénomènes quelques relations de coïncidence ou de cause occasionnelle.
Que se passe-t-il donc en nous? et quel phénomène la conscience peut-elle observer dans l'âme agitée ou doucement émue par l'harmonie? C'est ce qu'il est à la fois très important et très difficile de savoir : très difficile , parce que le phénomène est très complexe ; très important, parce que le découvrir dans son entière vérité, serait démontrer de la plus irréfragable manière que l'état esthétique, en général, comme dans la musique, n'est pas dans son caractère éminent, par son essence, un fait sensible.
Les anciens, qui se sont occupés avec le plus grand soin de toutes les questions qui concernent la musique , n'ont pas négligé celle-ci , et peut-être n'avons-nous pas grand' chose à ajouter aux solutions qu'ils avaient découvertes.
Plutarque, dans son Traité sur la Musique, s'est borné à un mot sensé, mais un peu bref : ce Les sensations qui se font dans nos corps ne s'y font pas , dit-il , sans
1 Cabanis.
une certaine harmonie. » Il est absolument nécessaire d'entrer prématurément dans quelques développements sur la musique, pour comprendre la portée scientifique et le sens précis de cette phrase.
Tous les sons n'ont pas le caractère musical, tant s'en faut ; il ne suffit même pas , pour le leur donner, qu'ils produisent une sensation agréable. Mille bruits captivent et charment nos oreilles : le vent bruissant dans des feuillages , la mer gémissant sur la grève , le tic-tac monotone du moulin, ces murmures vagues qu'on entend dans les champs , jusqu'au silence même, portent à l'âme des émotions douces et agréables, et ne sont pourtant pas de la musique.
Tout le monde sait quelles sont les conditions à la fois nécessaires et suffisantes pour qu'un corps soit sonore : il faut qu'il puisse, par l'élasticité de sa constitution moléculaire , recevoir et imprimer à l'air qui l'enveloppe, une série de vibrations ou ondulations assez nombreuses et assez fortes pour que l'oreille puisse en être ébranlée d'abord, puis ensuite les répéter ; car il y a ici un phénomène remarquable : l'oreille non seulement perçoit les vibrations du corps sonore et de l'air qui l'a frappée , mais elle les reproduit, elle les reproduit toutes , et ce qu'il y a de vraiment merveilleux, c'est que ses propres vibrations coïncident avec les vibrations du corps.
Or il arrive, par des causes qu'a su trouver la science, que parmi ces ondes sonores qu'éveillent les vibrations des corps, les unes sont, les autres ne sont pas isochrones, et que parmi celles qui sont isochrones, les