PREMIÈRE PARTIE
tinctions qu'il cherche à établir, il faut avoir admis avec lui que l'acte du goût n'est autre chose qu'une espèce particulière de jugement, et que le plaisir esthétique n'est que le plaisir de la connaissance, avant d'accepter l'universalité de ces actes comme un signe et une preuve qu'ils ne sont pas éminemment sensibles. Or, nous sommes loin de considérer le goût comme la faculté de juger, et le sentiment du Beau comme un jugement. D'un autre côté, s'il y a un élément universel dans le fait esthétique , il y a aussi un élément nécessairement particulier. On peut démontrer par des raisons apodictiques , à priori, nécessaires, ce qu'est le Beau en soi, dans sa forme intelligible , et arracher par conséquent à tout être intelligent son consentement ; mais la forme extérieure dont s'enveloppe cette idée universelle de la raison, est nécessairement particulière ; l'accord sur ce point peut se rencontrer, il se rencontre , mais il ne peut être , par la puissance d'aucun raisonnement, arraché à celui qui résiste. Eprouver le sentiment du Beau, c'est éprouver un plaisir, et à celui qui n'éprouve pas de plaisir, rien ne pourra, si ce n'est lui-même, changer en plaisir son indifférence , ou son ennui , ou même son dégoût.
Ce n'est donc pas par leur universalité qu'on peut distinguer des faits sensibles les phénomènes du goût ; car ils sont à la fois particuliers et universels , et Kant lui-même l'a reconnu en cherchant à concilier ce qu'il appelle les Antinomies du goût.
Hegel a, ce nous semble, pénétré plus avant et établi
avec plus de clarté une distinction plus vraie : « Toutes les fois, dit-il, l que l'homme éprouve une sensation pure , cet état est accompagné du désir de transformer l'objet qui l'a produite dans sa forme actuelle et présente, afin de l'approprier à son usage. Ce sont des penchants particuliers, ayant pour objets des êtres particuliers dans lesquels il tend à s'entretenir et à se satisfaire , qu'il cherche à convertir à son usage et dans sa substance, qu'il offre en sacrifice à lui-même. Sous ce rapport, le désir ne se peut contenter de l'apparence : il lui faut la réalité. »
De plus, la réalité seule suffit, et il n'y a rien en elle dégénérai dont l'homme ait besoin sous ce rapport. L'intérêt qu'il porte aux choses est d'ordre positif, matériel, pratique. Qu'elles signifient ou qu'elles expriment, qu'elles renferment des idées de la raison ou un idéal de l'imagination, c'est la chose du monde à laquelle, sous l'empire et sous la domination brutale de la sensation pure, il pensera le moins. Ce qu'il veut que les choses contiennent, quand il mange, c'est de l'azote. Dans cette sorte d'état, ce n'est ni la raison, ni la volonté qui le déterminent à l'acte ; il est mû par un ensemble d'impulsions irréfléchies , animales , pour ainsi dire mécaniques ; il cède à un mouvement qui n'a rien d'intellectuel ni de volontaire, et le besoin qu'il éprouve dépend, pour être satisfait, de conditions purement extérieures qu'il n'est au pouvoir ni de son intelligence, ni de son imagination , ni de sa volonté de produire et de créer.
1 Hegel. Cours d'Esthét., tom I. Trad. Bénard.