‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 32 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ce n'est pas ainsi que l'homme se comporte vis à vis du Beau : ce il laisse, dit Hegel, il laisse subsister l'objet en lui-même libre et indépendant ; » lui-même, vis à vis de l'objet, reste indépendant et libre; jamais, sous la divine émotion de la beauté , il ne se sent opprimé comme il l'est par les besoins tyranniques de la soif et de la faim. Bien que l'objet doive produire une impression sensible , cette sensation est si peu le caractère éminent, l'essence de l'acte esthétique, qu'il n'est pas nécessaire que l'objet soit réel ou vivant. Il y a plus : on peut aller jusqu'à dire, au contraire, avec Hegel, qu'il faut qu'il ne soit ni vivant ni réel; d'où l'on est obligé de conclure avec lui que, dans le Beau, « le sensible n'est donné que comme l'apparence du sensible, » et que c'est dans l'art, et non dans la nature , que se trouve la source la plus pure des plaisirs du goût : conclusion directement opposée à celle de Kant, qui, s'il voyait le Beau quelque part ailleurs que dans l'esprit qui le comprend et en jouit, ne le verrait que dans la nature.

Nous pouvons même ajouter quelque chose à la distinction si juste qu'a posée Hegel. Nous nous sommes attaché à prouver que le phénomène esthétique renfermait le désir d'une production, d'une création extérieure, et nous ne trouvons ce caractère dans aucun des actes de la sensibilité pure. Loin de là, ces derniers, au contraire, aboutissent à la destruction des choses, et elles paraissent destinées à leur servir de proie. Les sensations du goût et de l'odorat en sont là , et c'est pour cela qu'elles ne produisent ni ne trans-

mettent le plaisir du Beau ; elles détruisent la chose qu'elles désirent , et ne la désirent que pour la détruire, l'absorber et l'assimiler; elles concentrent l'âme, par conséquent, dans un état vraiment passif, où elle est bien éloignée d'être excitée à produire, à s'opposer quelque chose tiré d'elle-même, à créer en un mot; elles ne nous font même pas connaître , d'une manière rationnelle , le principe intelligible que peut contenir la réalité extérieure où elles nous renferment : ces deux sens nous laissent en dehors du monde intellectuel et moral , du monde des idées et de la vie , et sont par conséquent étrangers au sentiment de la beauté.

Il n'en est pas ainsi, comme nous l'avons vu, de la sensation de l'ouïe : elle nous fait pénétrer au delà d'elle-même, dans la région des idées, des principes intelligibles ; ce que nous avons démontré du son , nous poumons le faire de la lumière , bien que les anciens * aient semblé exclure la forme figurée et visible du privilège d'exprimer l'essence et la vie morale. Mais cette sévérité excessive contre la beauté plastique a été ramenée par Àristote lui-même à sa juste valeur ; après avoir montré dans la musique et tous les arts de la parole qui en dépendent, la plus grande puissance d'expression morale, il ajoute que cette vertu « manque absolument aux choses du toucher et du goût, mais qu'elle se présente dans les objets visibles : les formes et figures , en effet , possèdent cette puissance , mais à un faible degré. 2 »

1 Arist. Prob. , sect. XIX , 27 et 29. 1 Politiq. , VIII , 5.

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