PREMIÈRE PARTIE
Quoi qu'il en soit, il reste acquis que les sensations qui ne nous font pas pénétrer dans l'intelligible, ne nous communiquent pas le plaisir du Beau ; et que celles des sensations qui nous transmettent cette jouissance, n'en possédant pas en elles-mêmes le principe essentiel, c'est par un élément étranger à elles que les objets nous plaisent. Le fait esthétique, tout en renfermant une sensation, n'est donc pas, dans son essence , un fait sensible.
Est-il un fait essentiellement intellectuel? c'est ce que nous allons maintenant rechercher.
Et d'abord il est évident qu'il est intellectuel. Toute sensation est au moins un commencement, un élément de connaissance , et conduit naturellement à prendre une notion quelconque de l'objet qui l'a causée. La conscience, avertie par la modification de l'âme, la rapporte à une cause , tout en cherchant à reconnaître son propre état. Le sujet qui sent, se sait sentant, connaît qu'il éprouve une certaine modification, et ne peut pas ne pas connaître plus ou moins clairement et distinctement l'objet, cause de cette modification. Toute émotion esthétique renfermant une sensation , renferme donc aussi une notion, une forme quelconque de pensée. Nous ne pouvons pas penser sans le secours d'une image, et, par excellence, nous ne pouvons pas goûter le plaisir ni concevoir l'idée du Beau sans une représentation. Toute représentation se compose d'une série de perceptions liées entre elles; et comme ces perceptions ne peuvent être liées que par des affirmations, toute représentation, même esthétique, ren-
ferme explicitement ou implicitement un jugement.
S'il y a de l'être dans toute proposition, parce que dans toute proposition il y a un sujet, centre et foyer d'activité intellectuelle qui s'affirme comme vivant et pensant, on peut assurément dire aussi que dans tout acte sensible ou volontaire , il y a une proposition , un jugement, c'est à dire au moins une réelle, quoique peut-être secrète, affirmation de l'être par lui-même. Kant même a démontré que la conscience de ma propre existence , comme déterminée dans le temps , suppose quelque chose de permanent dans la perception. Ce qu'il y a de permanent dans la perception ne saurait être une intuition interne, car les causes déterminantes de mon existence qui sont en moi , ne sont que des représentations. Si elles ne sont que des représentations , elles ont elles-mêmes besoin de quelque chose de permanent qui diffère d'elles, et par rapport à quoi leur succession puisse être déterminée dans le temps , et par là même mon existence : donc la conscience de ma propre existence est en même temps conscience immédiate de l'existence des choses extérieures.
Donc , dans tout acte sensible ou volontaire , il y a un double jugement.
Mais dans la série d'intuitions que l'imagination recueille et lie, et que déploie la représentation esthétique , il y a encore plus que cela. Représenter par une image étendue les formes, les qualités, et autant que possible l'essence même des choses, n'est-ce pas évidemment les faire connaître ? Il n'y a pas de connaissance possible sans une image éten-