PREMIÈRE PARTIE
due : toute idée est donc une représentation. N'a-t-on pas le droit d'admettre la réciproque, et ne peut-on pas , ne doit-on pas dire : toute représentation est une idée ? On peut le dire du moins d'une représentation esthétique. Comment se plaire à la contemplation d'un objet, comment l'aimer, comment s' en laisser émouvoir jusqu'au transport, jusqu'au délire, si on ne le voit pas , si on ne le comprend pas? Ignoti nulla cupido , dit le poète ; et le philosophe répète : Nullus potest amare aliquid incognilum. l II y a mieux : c'est un plaisir, une joie de connaître. Fait pour la vérité, destiné à la chercher, ne pouvant se reposer que dans la conscience qu'il la possède , l'homme goûte un vrai bonheur quand enfin il l'a rencontrée , ou laborieusement découverte. Nous aimons, même intérêt à part, les perceptions de nos sens. Aristote n'aurait-il donc pas raison de dire que tout le charme des arts qui expriment la beauté , a sa source dans ce fait : qu'ils sont un moyen plus rapide, plus universel de connaître. Le Beau, c'est le vrai ; et le plaisir du goût n'est que la conscience de l'exercice libre, plein et facile de nos facultés de connaître. Je ne puis pas cacher que telles sont les conclusions qu'ont adoptées la plupart des philosophes qui se sont occupés d'esthétique : Hegel, qui fait du Beau et de l'art une transition vers la connaissance parfaite; Schelling, qui en fait au contraire le couronnement et la floraison du savoir; Kant, enfin, qui non seulement adopte la théorie d' Aristote, mais qui vrai-
1 S. Àug. , De Trinit. , X.
ment l'exagère , car il va jusqu'à nier la nécessité de la réalité des objets pour exciter en nous l'état esthétique. Jouir de la beauté, c'est uniquement sentir que nos facultés, nos sens, l'imagination et la raison se meuvent dans une activité libre et harmonieuse. Les objets peuvent disparaître , nos facultés peuvent s'exercer dans le vide, l'état esthétique n'en sera ni moins réel, ni moins pur; il n'est qu'un jugement et un jugement qui ne donne que la forme finale , et non la fin réelle de nos facultés représentatives.
Je ne puis m' empêcher de dire que je suis effrayé delà tâche qui m'incombe de combattre de telles autorités et de contredire ces grands esprits , dont l'unanimité sur ce seul point semble ajouter un nouveau poids à cette proposition de leurs théories d'ailleurs si diverses. Je ne serai pourtant pas seul à soutenir la lutte : Platon sera devant moi pour attaquer comme pour repousser nos adversaires communs. Il ne fallait pas moins qu'un tel drapeau pour me rendre un peu de courage et pour m'empêcher de déserter un poste si rudement assailli et si faiblement défendu.
Kant est de tous ces philosophes celui qui a formulé le plus nettement son opinion, et qui l'a appuyée d'arguments les plus imposants. Nous croyons donc bien faire d'exposer ici cette partie de son système ; la réfutation de sa doctrine sera la réfutation de toutes les autres.
L'auteur de la Critique et du Système de l'Idéalisme n'a pas refait une psychologie ; il reconnaît à peu près , comme tout le monde, trois facultés, mais il leur dis-