‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 39 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

prit la conscience du libre jeu de ses facultés , et, pour remplir ce rôle , elle est bien supérieure à l'art, qui ne peut jamais que la reproduire infidèlement et n'en est que la copie maladroite et inexacte. Aussi la nature seule a la beauté , ce qui ne veut pas dire que la beauté est en soi quelque chose dans la nature , mais simplement que la nature occasionne, par ses œuvres et par ses formes, un jugement de réflexion porté par l'esprit sur lui-même. Toute sa beauté consiste dans le phénomène qui nous donne occasion de sentir l'état intérieur de notre esprit. L'art ne possède cette puissance que quand il fait l'effet de la nature, et il n'y réussit jamais complètement. D'ailleurs, pour que l'art subsiste dans son essence propre, il est nécessaire que l'illusion ne soit pas entière, et que nous ayons toujours conscience que ce n'est qu'une imitation.

Il faut reconnaître que de cette théorie même, et d'observations répandues çà et là dans les ouvrages de Kant, on a pu tirer un principe plus élevé et plus vrai que celui qu'elle contient. Ce grand philosophe était un moraliste austère , et il a fait effort , lui aussi „ pour rattacher l'art à la morale , et le beau au bien et à la vertu. On verra plus loin, dans l'analyse détaillée que nous donnons de la Critique du jugement esthétique , que le principe de la finalité subjective de la nature pour le jugement, n'étant ni en nous ni dans la nature, est nécessairement placé dans le supra-sensible. Nous sommes amenés par ce principe même à reconnaître , ou plutôt à croire , à espérer que la nature n'existe pas seulement pour le spectacle de nos.

yeux, pour être un objet de contemplation. Nous arrivons par là à concevoir un système de fins de la nature , et à chercher à ses productions une destination plus noble, plus réelle, par laquelle seule la beauté contemplée de la nature a son prix et sa dignité. C'est une destination morale , c'est l'amélioration morale de l'homme, c'est le développement de sa liberté, c'est l'accroissement de sa vertu, qui est la fin que nous devons croire posée par Dieu aux magnificences de sa création.

Ainsi, le principe du Beau est dans l'intelligible. Le plaisir esthétique nous élève au dessus de l'aveugle nature qui l'occasionne, et nous conduit à concevoir un ordre de choses supérieur à elle , le monde divin du devoir, de la liberté, du bien, de la vertu; ce c'est l'intelligible que le goût a en vue ; c'est vers lui que conspirent nos facultés supérieures de connaître. l »

Il est évident que Kant ici s'élève, et que, par des interprétations ingénieuses et des développements habiles, on pourrait extraire de sa doctrine un système plus noble que celui qu'il contient ; mais il est douteux que le principe en fût changé. Kant ne s'est pas assez expliqué sur la nature de cet intelligible; en tout cas, à prendre la théorie telle qu'il l'expose et dans sa donnée fondamentale : l'acte esthétique est un jugement; je la crois contestable et je la conteste.

L'essence d'une chose est ce qui fait que cette chose est telle et non pas autre ; ce qui constitue l'essence

1 Critiq. du Jugemt., Trad. Barni. T. I, p. 337.

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