PREMIÈRE PARTIE
d'un acte intellectuel est ce par quoi cet acte est intellectuel et non pas autre : or, le caractère propre, l'essence d'un acte intellectuel, je prends ici la définition de tous les philosophes, est de sortir du particulier, du sensible, et de s'élever au général, au supra-sensible qui peut seul contenir l'unité où l'esprit aspire. Le vrai où tend l'intelligence et où seulement elle se repose , le vrai est l'idée dans sa pure essence , indépendamment des conditions qui la spécifient dans une individualité, dans un être particulier; c'est une idée générale , universelle et considérée comme telle ; une idée dépouillée de la forme , non pas de cette forme nécessaire, immatérielle, intellectuelle, que l'acte confère à la puissance et qui se confond avec l'essence, mais de cette forme qui se réalise sous les conditions de l'étendue dans le monde contingent des phénomènes. C'est l'idée générale de cause, qui enferme chaque phénomène dans une loi ou le ramène à sa cause , qui constitue la compréhension , la conception, la véritable connaissance. On ne connaît réellement que lorsqu'on connaît les raisons de l'essence : or, ces raisons et ces causes ce sont les principes , et ces principes sont des idées universelles , nécessaires , puisque les besoins de l'esprit y ramènent et y rapportent constamment et nécessairement toutes nos perceptions particulières et isolées. Kant a démontré d'une manière irréfragable que l'expérience ellemême , source de toutes nos idées particulières , suppose et par conséquent renferme des idées universelles, les catégories que l'entendement ajoute de
son propre fonds aux perceptions des objets, et sans lesquelles ces membres épars de la connaissance ne seraient jamais liés entre eux et resteraient comme la matière inagrégable , le métal informe de la pensée , sans jamais recevoir l'empreinte et la forme d'un jugement.
Le jugement n'est que cette affirmation qui ramène le particulier au général : or, comme c'est le général qui donne la forme à nos pensées , que le jugement en est par conséquent la forme nécessaire, et nécessairement générale, il en résulte évidemment que ce qu'il y a d'essentiel dans le jugement, d'éminemment intellectuel dans un acte, c'est la présence du général, c'est la tendance de l'acte à sortir du particulier et à réaliser, autant qu'il le peut, l'universel. Tel est l'acte logique qu'on appelle jugement; il contient bien le particulier, mais ce n'est pas ce particulier qui lui imprime sa forme ; au contraire, il la reçoit de l'élément général qu'il renferme également, mais qui le caractérise et qui constitue son essence. Il est manifeste que l'acte esthétique, qui contient cependant le général, aspire au contraire à ne pas sortir du particulier, veut se réaliser dans une forme sensible , individuelle , laquelle détruite , tout ce qu'il y a d'esthétique en lui est détruit. Le général n'est donc pas son essence; il n'est pas essentiellement un jugement, c'est à dire un acte de l'intelligence pure percevant le vrai; au contraire, c'est un acte nécessairement particulier. Kant lui-même l'a reconnu , et c'est uniquement parce qu'il a voulu y mettre l'universalité et la néces-