PREMIÈRE PARTIE
site, qu'il s'est cru autorisé à en faire un acte éminemment intellectuel , rien n'étant universellement partagé que la connaissance.
Nous avons déjà dit comment il fallait entendre cette universalité des actes du goût, et combien peu elle ressemble à l'universalité qui caractérise les actes de la faculté de connaître. C'est la faculté du goût en général qui est vraiment universelle ; mais chacun de ses actes particuliers n'a qu'une universalité fort restreinte et fort douteuse ; j'irais jusqu'à dire qu'elle ne peut être qu'un rêve et qu'une chimère. La somme des angles d'un triangle est égale à deux droits ; non seulement cela est admis comme vrai par tout le monde , mais cela est admis d'une manière absolument identique. La vérité est universelle et peut être universelle , parce qu'elle est absolument une. Mais que de nuances dans l'état moral qu'excite la beauté? Que de nuances, de degrés nécessaires dans le sentiment, dans la conception qui le suit, dans l'effort d'expression qui le complète? Même quand tous les hommes seraient d'accord pour trouver une même chose belle, il n'est pas possible qu'ils la trouvent également belle, et la même personne ne trouvera pas toujours au même objet la même beauté. Nous verrons que cette diversité, nécessaire dans les nuances de l'état esthétique, tient surtout au rôle actif qu'y joue la véritable personnalité humaine : le moi, qui, dans la conception et dans l'expression de la beauté, apporte l'élément d'une différence indestructible , puisque sans cette indestructible différence il n'y aurait plus d'individualité humaine. C'est
un moi libre et volontaire qui forme l'idéal auquel nous ramenons toute beauté réelle. Où il n'y a pas unité, il ne peut y avoir qu'une universalité de nom, ou, si l'on veut, de faculté : ce qui n'est pas contesté. L'universalité des actes particuliers du goût est une chimère qui suppose un état impossible , sur la terre au moins, où toutes les âmes seraient douées d'une même puissance de sensibilité, d'imagination, de génie esthétiques , où toute différence entre les individualités humaines aurait fait place à l'unité absolue, c'est à dire qu'elle suppose que les hommes auront cessé d'être des hommes. Ce n'est pas dans l'intelligence pure que se trouve la véritable personnalité, le moi se révèle dans une activité volontaire , libre , et par conséquent dans tous les actes qui porteront dans leurs nuances un caractère ineffaçable de personnalité ; nous ne pourrons pas reconnaître le caractère des actes de l'intelligence pure, qui sont nécessairement et universellement partagés. l D'où je conclus, contre Kant , que l'acte esthétique , précisément parce qu'il porte la trace de la personnalité du sujet, n'est pas un acte éminemment intellectuel.
Je sais bien que Kant distingue le jugement de connaissance du jugement de réflexion; mais véritablement je ne vois pas pourquoi. Qu'est-ce que la réflexion? si ce n'est une connaissance réfléchie, revenant
1 Descartes. Discours sur la Méthode. « La puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux , qui est proprement ce qu'on nomme le
bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes
Elle est tout entière en un chacun. »