PREMIÈRE PARTIE
sur elle-même, un redoublement de connaissance. Mais d'ailleurs admettons la distinction : voilà l'état esthétique , l'émotion souvent brûlante du Beau , transformés en jugement, non pas sur les objets, mais en jugement de réflexion sur nous-mêmes. Qu'aurait dit Voltaire d'une explication si profonde et si inattendue? Son bon sens si juste et si irritable eût éclaté en colère et en ironie bien méritées. Sans imiter ce ton railleur et léger, quoi , dirons-nous , ce transport ! quoi, ce délire qui m'agite devant la beauté, cette extase délicieuse où il semble que se fond mon âme tout entière ! cette folie divine qui trouble mes sens , suspend ma raison , qui allume en mon cœur des ardeurs si douces et si profondes! quoi, ces larmes; quoi, ce céleste et ineffable sourire, c'est l'effet d'un jugement et d'un jugement de réflexion encore! c'est un acte de la conscience réfléchie , un retour de la raison sur ellemême! c'est la science, la philosophie même, et la plus haute philosophie , la science absolue et dernière! 1 Et ce jugement ne diffère du jugement logique qu'en ce que le concept auquel se rapporte le jugement n'est pas déterminé! En supposant exacte cette dernière assertion, qui est loin de l'être, qui croira jamais la première, et dans quelle imagination ne trouvera- t-elle pas des souvenirs qui la démentent? Il n'y a pas tant d'allées et venues, de détours et de retours dans le phénomène. C'est un coup subit,
1 V. Sclielling, 3e partie.
souvent instantané, que presque toujours aucune réflexion n'accompagne et surtout ne précède. Il est certain que la raison intervient dans le sentiment du Beau. Diderot, que Lessing a raison de citer comme l'esprit le plus philosophique qui ait, depuis Àristote et avant Kant, spéculé sur les arts, Diderot, conséquent avec son système, a raison d'observer que parfois on ne goûte la beauté de certaines choses que lorsque l'entendement a prononcé sur elles ; ce n'est qu'après le jugement que le plaisir s'éveille. Ce n'est là qu'une exception que nous pouvons admettre sans renoncer au principe ; encore pourrait-on demander si cette initiation est faite par les opérations de l'entendement ou par une intuition irréfléchie de l'esprit. Mais nous verrons plus loin qu'il y a des actes où un acte de la raison , de l'intelligence pure, précède l'émotion du Beau; nous verrons que s'il la précède, loin de la constituer, il semble ne pas même lui appartenir. C'est le cas d'appliquer la maxime de l'école : Post hoc, non ergo ab hoc. En admettant que le plaisir ne s'éveille qu'après une opération de la raison, cela ne prouve en aucune manière que le plaisir soit l'effet de ce jugement. Le jugement peut précéder le plaisir esthétique sans en être la cause; je dis plus, sans même lui appartenir. Je suis bien loin de nier d'ailleurs que là, comme dans tout autre acte de l'esprit, nos facultés aient une action simultanée, et que par conséquent l'intelligence joue ici son rôle et ait son moment ; mais ce que je soutiens, c'est que l'intelligence n'est pas ici